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II LE CAMP DES PITRES CHAPITRE VIII J’étais allé passer mes vacances dans un petit village alsacien, à la crête des Vosges, juste au-dessus de Riquewihr, muni d’une valise pleine de littérature à lire et à écrire. Le journal d'André Gide qui venait d'apparaître dans son entier, si passionnant, si pénétrant, rempli d’un si profond souci de sincérité, avec d'année en année le retour d'une invincible séquelle de christianisme et les jobarderies puritaines en résultant, m'emmenait fort loin de lord Halifax et du couloir polonais. Ma grande affaire avait été aussi d'aller à Genève, avec mon ami Georges Hilaire, pour rendre une enthousiaste visite aux tableaux du Prado, de suivre encore une fois un de ces pèlerinages cosmopolites aux grandes oeuvres humaines, qui restent dans notre siècle un des signes les moins discutables de la civilisation. A Paris, cependant, la campagne contre les “hitlériens français” redoublait de rage. Les postes de radio juifs, de mèche avec les journaux communistes, Ce soir et l'Humanité, annonçaient l'arrestation de Gaxotte et de Brasillach. Gaxotte, incontinent, se décidait à un voyage de six mois pour les Indes. Il partait, il était parti. Un misérable voyou de presse du nom d’Henri Jeanson, qui jouait les grands pamphlétaires dans les bandes d'intellectuels anarchisants, s’empressait de m'envoyer ce télégramme : “Ainsi, vous touchiez à Je Suis Partout de l'argent d'Hitler. Mes compliments. Mais avouez que chez vous l'argent n'a pas d'odeur”. La postière, depuis, me vouait une muette horreur. Le 15 août approchait sans que des périls plus sérieux qu'à l'ordinaire se dessinassent. La querelle de Dantzig s'aigrissait dans le lointain. Les revendications allemandes étaient si justifiées, si logique un correctif aux imbéciles fantaisies de Versailles dans ce coin-là, la Pologne militaire, catholique, antisémite et antirusse tellement hors du circuit des démocraties, que je ne pouvais croire à une menace tragique sortant de cet épais nuage. Je me fiais à la décrépitude des vieux régimes, qui glapissaient, tempêtaient du fond de leurs fauteuils de gâteux, mais paraissaient bien avoir les moelles trop gelées pour en sortir. Nous ne pouvions plus dire que nous fussions réellement en paix. Mais j'aurais bien parié que pour cet été encore nous éviterions la vraie guerre. Au milieu des protestations des nationaux, une mission franco-anglaise était enfin partie pour Moscou, le général Doumenc en tête. La conférence promettait de s'éterniser, vaine et fastidieuse, dans le pur style genevois. D'interminables pluies m’avaient décidé à brusquer mon retour pour Paris. J’étais revenu par Strasbourg dont jamais l'aspect de capitale vivante ne m'enchanta autant. J'avais accompli mon tour rituel au Rhin, rêvé sur ses berges dans la nuit tombante. Pas une voiture, pas un piéton sur l'énorme pont de Kehl. Rien que des soldats, des drapeaux, des armes. On entendait grincer les freins des automobiles badoises. Cependant la vie de cette autre rive était aussi lointaine pour le commun des Français que celle d'une autre planète, le fleuve qui la séparait de nous presque aussi infranchissable que les espaces sidéraux. Le touriste venu là de Nancy ou de Paris ne pouvait voir monter une tranquille fumée dans le ciel d'Allemagne sans songer à quelque diabolique fournaise de guerre. La dernière avenue française se nommait “Aristide-Briand”. Il était sinistrement logique que cette absurdité-là conduisit à cette absurdité pire, cette chimère d'une civilisation mal pensée, à cette muraille barbare de mitrailleuses et de béton armé. Cependant, il ne me venait pas à l'idée que ce rempart porté deux cents kilomètres plus haut, comme au temps où nous étions à Coblence, eût davantage résolu cette intolérable querelle de voisins. Mais je pensais à Maurras que mes amis strasbourgeois, après un banquet, avaient une fois fait passer à la dérobée en auto de l'autre côté du Rhin pour une heure ou deux : toute sa connaissance physique de cet énorme empire. Le lundi 21 août, vers onze heures du soir, j'étais seul avec le correcteur, un très sympathique garçon du nom de Baur, à l'imprimerie de l'Action Française, dans les bureaux crasseux et étouffés de la rédaction. Nous bâillions, les pieds sur les tables, au milieu de quelques télégrammes insipides : les inondations de Tien-Tsin, les combats à la frontière mandchou mongole, le ministre américain des postes à Paris, le pèlerinage pour la paix à Lourdes. Le cliquetis des linotypes montant de l’atelier engourdissait notre ennui. Baur, machinalement, s'était tourné vers la “ printing ” d'Havas, notre monotone débiteuse de nouvelles. Tout d'un coup : “ Oh! Bon Dieu ! Ça alors ! Regardez ”. Sur le rouleau blanc achevaient de s'inscrire ces cinq lignes : “ Le gouvernement du Reich et le gouvernement soviétique ont décidé de conclure entre eux un pacte de non-agression. “ M. von Ribbentrop, ministre des Affaires étrangères du Reich, arrivera à Moscou le 23 août pour mener à bien les négociations ”. Dans notre ébahissement, nous eûmes deux secondes de scepticisme. Nous en avions tant vu et tant entendu depuis un an ! Mais aucun doute n'était permis. La dépêche arrivait de Berlin. Elle portait l'estampille officielle du D. N. B. Je bondis dans la rue pour être le premier à crier la nouvelle à Maurras qui arrivait. Il eut des deux bras un grand geste d'accablement, comme sous le poids de la pyramide d'idioties et de crimes que cet instant couronnait. Son article de cette nuit-là est un de ces déconcertants arlequins où il viole superbement les règles les plus sommaires du journalisme, du haut des sacro-saintes préséances, érigées pour lui seul, de la latinité et de l’Action Française. On y trouve le long écho de la controverse entre Gaston Paris et Joseph Bédier sur les légendes épiques du XIIe siècle, des souvenirs fort actuels sur les libertés de la Provence pendant l'ancien Régime, enfin en une colonne compacte la rubrique de la propagande, où Il est dit que l'on fera la révolution des esprits par un système de bibliothèques circulantes. Au pacte prodigieux, Maurras n'abandonne pas plus de quarante-cinq lignes. Elles pèsent à vrai dire leur poids de diamant d'ironie, et il ne se prive pas d’y laisser entrevoir sa jubilation devant ce chef-d'oeuvre des cocuages démocratiques. Pour nous, les disciples plus ou moins jeunes et fidèles, nous nous tenions les côtes sans l'ombre de vergogne. Nous n'aurions jamais rêvé une confirmation aussi monumentale de nos prophéties, un coup de théâtre pareil pour clore le bec des ennemis et cette insupportable querelle de la russomanie autour de quoi l'on s'écharpait depuis tantôt trois ans. La gifle ne pouvait pas être plus formidable, s'abattant avec fracas sur notre pompeuse délégation, et envoyant rouler dans la crotte les étincelantes feuilles de chêne du général Doumenc. L'Humanité, le matin même du 21, écrivait : “La paix doit être sauvée par l'union ferme, énergique, intransigeante des grandes démocraties décidées à secourir les peuples menacés et qui veulent se défendre. Ce front de la paix doit être rapidement cimenté par le Pacte avec la puissante Union soviétique”. Moscou n'avait même pas daigné adresser à cette basse valetaille un charitable avis de prudence. Elle la laissait s'enferrer avec le plus cynique mépris. Buré dans l'Ordre, voulait nier encore et croire à un suprême canard des “Hitlériens”. L'héroïque dragon Kirillis ne trouvait même pas la force de prendre sa plume et laissait à une doublure le soin d'éponger le crachat. La dégustation de notre magnifique vengeance passait tout autre souci. Aussi bien, j'avais eu, dans mon premier mouvement, la quasi certitude qu'un tel coup liquidait l'affaire de Dantzig. La diplomatie béquillante de la France et de l'Angleterre venait de se faire jouer burlesquement par les vieux renards du Kremlin. Sous ce camouflet, tous nos cloportes d'ambassades tombaient les pattes en l'air. Leur laborieuse machine de guerre s'effondrait en bois d'allumettes. Avant qu'ils se fussent remis dans un incertain aplomb, les Allemands auraient manoeuvré et nous nous retrouverions encore, cocus et scandalisés, devant le fait accompli. Berlin ne calculait pas autrement. J'avais trouvé Brasillach, fasciste impénitent, dans le même sentiment. Nous étions si bien familiarisés avec la politique nationale-socialiste que d'instinct nous raisonnions selon sa pente. Nous comprenions à merveille ce que Hitler disait, décrivait, refusait, proposait. Avec cet Allemand jugé si fumeux, nous remuions de claires et très pondérables réalités. C'étaient les vaticinations de la démocratie qui nous restaient inconcevables, ses sables mouvants qui paraissaient toujours plus étrangers à nos pieds. Dans la journée du mardi, Maurras me dépêcha au quai d'Orsay, pour y représenter le journal à la conférence de la presse diplomatique. Cela, constituait pour moi toute une initiation, dans des circonstances aussi extraordinaires qu'il se pût. J'escomptais le pire ; l'imbécillité de cette cérémonie dont dépendait le lendemain l'opinion de toute la France me sidéra. J’attendais des faisans arrogants et pontifiants. Je trouvai des petits sous-chefs de bureaucratie effarés. Notez qu'il s'agissait de personnages considérables, ayant rang d'ambassadeurs et le crédit à l'avenant. Quelle aveuglante explication à la honteuse série de nos reculades, de nos dégringolades, des nasardes essuyées ! Comment avoir fait l'honneur à ces paltoquets de discuter historiquement ou politiquement leurs méfaits ? Des balles de son eussent suffi pour les démolir. J'en voulais aux plus avisés des confrères qui se trouvaient là de ne nous avoir jamais décrit ce misérable guignol dans ses vraies couleurs. Mais les meilleurs se gonflaient des fictions de leur importance, du sérieux supposé de ce lieu et du lustre qu'ils en recevaient. L'auréole du Quai était sacrée puisqu'elle les nimbait. Exceptons-en un, deux peut-être, au caractère bien tranché. Pour tous les autres, même les plus estimables, n'importe lequel eût sacrifié les devoirs de la vérité la plus élémentaire à l'orgueil de parler seul, quatre-vingt secondes, avec un ministre ou un sous-ministre entre deux portes d'antichambre, sur le marche-pied d'un wagon. Leur vie était de répandre une odeur de secrets d'Etat, de dégoiser sentencieusement des chapelets d'hypothèses divagantes, et de festonner aux alentours de minuit un papier digne d'un élève de cinquième avec des “On croit savoir en haut lieu” et des “Les cercles autorisés soulignent”. Ce que l'on soulignait et ce qu'on croyait savoir portait toujours à travers le public les miasmes juridiques et belliqueux de la boutique au négroïde Léger, secrétaire général et maître tout-puissant de nos Affaires Etrangères. Tout ce que je pus apprendre de positif, ce fut que l'inquiétude majeure du Quai était de dissimuler autant qu'il se pouvait l'énormité de l'affront russe. Les grands attachés et les puissants secrétaires n'avaient de bouche que pour une seule consigne, mais extrêmement pressante, minimiser, selon leur misérable jargon, la nouvelle incongrue. Vous venez chapeau bas tirer la sonnette d'un malotru. Il vous reçoit d'un gigantesque coup de bottes aux fesses. Ce n'est rien. Minimisez les bleus de votre cul. Excusez gracieusement cette vivacité ! Si dans l'instant d'après, vous vous posez en chevalier de l'honneur, redresseur de torts, défenseur de la veuve et de l'orphelin, la farce sera parfaite. La France aura réussi ce tour de jouer à la fois Matamore et Lagardère. Comment eût-on voulu qu'une telle pièce se terminât décemment ? On nous annonça en grand appareil que vu l'exceptionnelle importance des événements, M. le ministre Georges Bonnet voulait bien nous recevoir. Le troupeau des plumitifs se précipita. Le ministre nous déclara joyeusement qu'il n'avait rien à nous dire. On quitta cependant le beau bureau doré avec des mines solennelles. Quelques traînards qui n'avaient pu entrer s’accrochaient aux manches des vestons. On leur faisait majestueusement savoir que dans un tel jour, les tuyaux ne se revendaient pas. J'avais surtout remarqué le visage de Georges Bonnet sur lequel perçait une sorte de gaîté irrésistible. Pour lui comme pour nous sans doute, le fiasco de Moscou était d'abord une revanche personnelle sur les conjurés de ses propres services, sur l'infernale et imbécile bande de moscoutaires, dont Alexis Léger était l'âme, qui depuis quinze mois accablait de trahisons, de crocs-en-jambe, d'insultes l'unique ministre sensé que la France possédât. Nous n'avions pas dans notre bord à dissimuler l'épanouissement d'une telle satisfaction. Etait-elle convenable à pareille heure chez un homme de gouvernement ? J'en ai fait pendant plus de trois jours des anecdotes probablement injustes. Ce qu'on sait aujourd'hui de ces semaines prouve que Georges Bonnet y a rempli son devoir. Mais de toute évidence, sa maison lui échappait. Un sous-chef de bureau y avait plus de poids que lui. Il pouvait comploter contre la politique du ministre, faire exécuter à sa barbe les ordres de ses ennemis. Il était infiniment plus redouté. Il demeurerait quand Son Excellence aurait chu. Sur ce vil personnel, un ministre eût pu, j'en suis sûr, prendre barre par des méthodes d'une énergie brutale. Mais dans son isolement, Bonnet s'y fût vite brisé les reins. Qu'un homme parvînt à imposer dans une telle place cette révolution des moeurs, et le sort de la France tournait. La guerre nous était épargnée. Cet homme, sans doute, serait aujourd'hui le maître du pays. On ne peut reprocher très sérieusement à Georges Bonnet de ne pas avoir tenu ce rôle. Il avait ce caractère arrondi et amorti par la continuelle nécessité du détour qui aura distingué tous les grands personnages de notre démocratie. Fait autrement, il n'eût jamais atteint le rang où il se maintenait tant bien que mal. Bonnet aura été le témoin intelligent, dont l'impuissante lucidité rend le drame plus affreux. Le lendemain mercredi, le diagnostic n'était plus douteux : au Quai, le pouls de la guerre battait dur et tendu. On vérifiait, on tâtait dans une grave agitation les fameux déclics des pactes automatiques. “Fonctionneraient-lis ? Ne fonctionneraient-ils pas ?” Je ne voulais encore y voir qu'un rite, le branle-bas d'alerte pour rien des grands jours d'offense à la dignité humaine. Nous n’arrivions pas à comprendre comment la guerre pouvait devenir pour la France et la Grande-Bretagne une nécessité plus que jamais impérieuse, à l'instant où ces pays voyaient s’écrouler tout le système sur lequel ils comptaient pour mener cette guerre. L'opiniâtreté ahurissante de la soviétophilie continuait à faire notre émerveillement. Les attachés de presse insistaient plus que jamais pour “qu'on ne montât pas en épingle l'entrevue Ribbentrop-Molotov”. Le Quai répétait à tous les étages : “Les négociations continuent à Moscou avec les délégués franco-anglais. Surtout, qu'on sache bien que rien n'est perdu de ce côté-là”. Encore ignorions-nous tout ce qui venait de se dérouler en conseil des ministres et dans la coulisse du gouvernement : la volte-face soviétique expliquée par la tiédeur et les hésitations de la France, causées elles-mêmes par les campagnes des nationaux qui n’en finissaient pas de crier casse-cou, en somme Staline se précipitant dans les bras de Hitler par la faute des “fascistes” ; Daladier prêt aux plus écoeurantes humiliations, proposant qu’on obligeât, pour amadouer Moscou, les Polonais à accepter le passage des Russes sur leur sol. Nous savions encore moins que les boutefeux refusaient tout projet de conversation avec l'Italie, qu'en revanche, ils réclamaient sans délai la mobilisation générale. En vérité, notre instinct seul pouvait nous renseigner. J'eus pour mon compte le premier pressentiment de la catastrophe le mercredi soit 23 août. Vers huit heures, j’avais pris, pour gagner l'imprimerie, l'autobus qui, de Neuilly où j’habitais maintenant, descendait les Champs-Elysées et la rue de Rivoli. Il bruinait sur un Paris tout à coup désert, recroquevillé. Le receveur parla de 1.500 voitures de la T.C.R.P. qu'on venait de réquisitionner. En un clin d'oeil, une sensation funèbre m'envahit. Il allait donc falloir revivre septembre 38. Je n'eus aucune surprise quand une dépêche vint nous apprendre un peu après minuit le rappel des réservistes des échelons 2 et 3. Henri Massis, qui passait par là, était impatient de savoir si Brasillach, rentré d'Espagne de la veille, comptait encore cette fois dans le lot. On hésitait à lui téléphoner si tard. Je m'armai de férocité. La sonnette le réveilla, le pauvre vieux, en sursaut. Il avait le fascicule 3. Rentré chez moi, je lus jusqu'à près de quatre heures du matin des bouquins militaires. Rien d'autre ne pouvait distraire ma tête... Au demeurant, toute espèce d'angoisse m'avait quitté. Le jeudi, alors que l'accord Ribbentrop-Molotov était déjà paraphé depuis plusieurs heures, nos honorables ambassadeurs de Moscou et de Berlin, le dénommé Naggiar et le dénommé Coulondre, pour se racheter de n'avoir pas eu depuis des semaines le plus petit soupçon de ce qui se tramait, téléphonaient, le premier que le torchon brûlait entre la délégation russe et la délégation allemande, le second qu’iI fallait surtout se garder de briser quoi que ce fût avec Moscou. Le compliment du papa Bienvenu-Martin à de Schoën lui apportant le 3 août 1914 la déclaration de guerre appartient peut-être à la légende. Nous aurions cette fois beaucoup mieux. Les avis de ces observateurs si autorisés faisaient toujours prime à la conférence du Quai d'Orsay. Nous revivions exactement les heures d'avant Munich, le dernier verre bu avec les amis mobilisés, la gare de l'Est grouillant d'uniformes fripés et dépareillés, mais cette fois avec des nerfs blasés, une résignation mécanique. Que ce siècle était donc ennuyeux ! Un de mes cadets préférés, Pierre Boutang, remplaçait depuis quelques jours à la Revue de la Presse de l'Action Française qui a été de tout temps une des rubriques importantes dans Paris, le titulaire, un garçon fin et discret du nom de Pierre Léger. A vingt-deux ans, Boutang était père de deux bambins, sorti de Normale, agrégé de philosophie. Avec cela blond et imberbe comme un page, fort comme un champion d'olympiades, ayant franchi trop facilement les plus écrasantes épreuves pour ne pas être l'antithèse vivante d'une bête à concours. Ses triomphes universitaires au lieu de le désigner comme il se doit d'habitude à notre juste méfiance, n'étaient que la consécration naturelle de ses dons. Je l'aimais tendrement pour son feu, la roideur de ses haines, son orgueil encore ingénu et même sa confiance un peu irritante dans ses catégories de philosophe. Je le savais déjà presque trop bon dialecticien. L'événement le révélait au surcroît polémiste. Avec une vigueur superbe de colère et de raison, il démolissait les principes sacrés de la démocratie, déchirait les traités, traquait la meute des bellicistes millionnaires, fustigeait les ministres, rappelait les généraux à la réflexion, dépiautait Chamberlain, Churchill et Roosevelt, tout en haut d'un sixième du faubourg Saint-Jacques, dans une chambrette remplie de chaussettes trouées et de bouquins grecs épars. Les journaleux du Quai d'Orsay pilotaient des voitures étincelantes. Boutang, ce matin là, avait emprunté vingt francs pour acheter sa collection de journaux. Jusqu'au soir, nous rabâchâmes ensemble jusqu'à l’écoeurement nos arguments et nos dégoûts, l'obnubilation des juristes et des perroquets de presse, insensibles à la réalité, c’est-à-dire à l'insignifiance du cas Dantzig, le seul cependant qui jusque-là se posât. On ne s'était pas battu pour les vaches des Sudètes. Il n'était certainement pas plus urgent de se battre pour un port dont personne n'avait jamais contesté qu'il fût entièrement allemand et pour la concession d'une autostrade à travers le couloir, c'est-à-dire un territoire aux trois quarts germain. Mais je n'éprouvais plus cette passion de l'année précédente, ce furieux désir de me jeter tout entier dans le combat pour la paix. L'annexion pure et simple de la Tchéquie après Munich nous enlevait nos meilleures armes, créait un trop écrasant précédent. Ou bien il eût fallu remonter trop haut, pulvériser trop de dogmes, abonder dans le sens de Hitler avec une liberté et une sérénité dont personne n'était plus capable. En eût-on eu le courage, trop de scrupules vous auraient imposé silence. Un Français de notre espèce n'osait plus s'accorder le droit de nourrir de telles pensées, de les répandre autour de lui sans craindre d'être grossièrement dupé et de faire duper sa patrie. Tel était l'état d'âme qu'avaient forgé aux moins crédules, aux moins ignorants, aux plus “nazis” d'entre nous trente mois de calomnies, de falsifications. C'était cela qu'on appelait un moral bien préparé. Fameux travail. Le parti de la guerre pouvait se féliciter et ne plus contenir sa hâte d'employer un aussi brave outil. Mon espérance était devenue presque passive. Elle ne me quittait point encore pour cela. Je voulais toujours croire que nous allions vers un abandon hargneux de Dantzig. La nuit du vendredi au samedi m'assombrit. La cérémonie de Tannenberg, qui devait avoir lieu le dimanche, nous laissant, pensait-on, un délai jusque-là, était supprimée. Comme un diagramme de clinique, les rouleaux interminables des “printings” nous révélaient la fièvre montant à travers l'Europe. De tous côtés, des bateaux rejoignaient à force de machines leurs ports d'attache. L'Allemagne était entourée d'un nuage de mystère d'où ne sortaient que des cris de plus en plus furibonds à l'endroit de la Pologne et semblait-il aussi, quelques coups de fusil. On n'osait plus prétendre que cet inquiétant brouillard était encore un artifice des bellicistes. Le cas de Dantzig paraissait déjà dépassé. Le texte de l'accord germano-soviétique encore plus accablant et péremptoire qu’on ne le prévoyait, l'insupportable palinodie des communistes applaudissant ce pacte avec un enthousiasme éhonté achevaient de sceller, hélas ! l'union sacrée. Le formidable imprévu de la manoeuvre désarçonnait les esprits les mieux lestés de réalisme. A leur tour, ils devenaient les jouets de ces flatulences du cerveau, de ces chatouillements d'épiderme, de ces chaleurs des boyaux décorés du nom de sentiments et d'idéologies, qui avaient tant excité leur rire ou leur fureur. Ils avaient su juger sans faiblesse la tyrannie et l'infirmité du socialisme à la mode judéo-asiatique, le combattre avec de bonnes armes. Mais ils ne savaient pas se hisser par-dessus leurs plus justes répugnances, par-dessus la grosse imagerie antimarxiste, pour voir le rude et génial machiavélisme de Hitler. Le “Horst Wessel Lied”, une brochure anticommuniste de la Maison brune retrouvée dans leur bibliothèque, leur masquaient l'énorme victoire que son audace gagnait au chancelier. Une amnésie foudroyante leur ravissait tout souvenir du degré insurpassable de discipline, d'abandon unanime et serein à ses volontés, à quoi le chef de l'Allemagne avait su amener une opinion publique par nature déjà si docile pour de telles affaires. On a une grande peine à remettre dans leur vraie couleur d'aussi étranges errements alors que cette magistrale opération du Führer neutralisant le plus dangereux mais aussi le plus louvoyant de ses ennemis, put apparaître douze mois plus tard aux mêmes esprits, avec la même clarté et la même évidence, aussi naturelle, aussi nécessairement inscrite dans la logique des choses, que la faillite verticale de la démocratie. Il faut croire que certains systèmes intellectuels et affectifs, forgés de longue date, atteignent dans les grands embrasements de l'histoire un point d'incandescence où ils aveuglent tous les yeux, où leur usage devient impossible ou fatal, avant qu'ils ne fondent, ne se volatilisent à jamais, ou n'aillent se couler dans les moules des vérités indestructibles et des nouvelles erreurs. Ainsi, proclamait-on, Hitler, en traitant avec Staline, se retranchait de l’Europe et du monde habitable. Aucun doute n'était toléré sur cette évidence qui venait fermer une chaîne infinie de dogmes, de thèses et de convictions qui avaient fini par devenir feuilletonesques : pour les esprits les plus nourris, l'asiatisme de l'Allemagne fédérée par la descendance des Slaves de Prusse et menaçant l'Occident, l'orientalisme de Nietzsche, l'hindouisme de Wagner, la frontière de la pensée civilisée inexorablement fixée aux rives du Rhin, pour les naïfs, les “analogies”, gravement révélées “du nazisme et du bolchevisme”, le uhlan confondu avec le Hun, Hitler chef tartare. Les derniers défenseurs de la paix française rejoignaient donc hélas ! l'immense troupeau des niais et les pires bandes de la guerre d'Israël, de Londres, de l'or, de la maçonnerie, des Droits de l'Homme, de la démocratie catholique, pour le même combat contre la barbarie. Ils justifiaient l'égale épouvante de la médiocrité bourgeoise devant le drapeau rouge de Staline et le drapeau rouge de Hitler. Ils acquiesçaient aux postulats les plus insanes du bellicisme : Hitler reniant son destin, Hitler aux abois sapant toute son oeuvre, démoralisant ses croyants, vouant son peuple aux plus mortelles divisions. Je ne nie pas que dans un tel tourbillon, devant les gouffres d'hypothèses qui s'ouvraient tout à coup, Spirale engloutissant les mondes et les jours... il eût fallu une tête étrangement solide pour mâter le vertige. J'observe simplement qu'il ne s'en trouva guère ou qu'elles se cachaient bien. Je me flatte que la mienne était une des moins détraquées. Elle ne valait pas le diable pourtant. Je cherchais un point pour fixer ma malheureuse boussole. Je ne voulais plus douter que Hitler ne poursuivit une gigantesque nazification du continent. C'était bien la lutte de deux conceptions du monde. Non, je haïssais trop l'Occident enjuivé, son christianisme putréfié pour être résolument partisan dans ce tournoi. Mais l'équivoque pouvait-elle s'éterniser ? Ne faudrait-il pas que l'épreuve des armes désignât le plus fort ? Après tout, la guerre était une des activités de l'homme. Pourtant, dans la nuit du samedi, dont on redoutait beaucoup, malgré le redoublement quasi mécanique des mesures militaires, des symptômes certains de détente se manifestaient. La cadence des dépêches se ralentissait, le ton des journaux allemands baissait, les incidents de Pologne étaient moins nombreux. Des entretiens se nouaient aux quatre coins de l'Europe entre les vedettes diplomatiques. Bon : au moment où l'on se faisait une résignation, la foudre ce coup-là encore allait-elle foirer ? Je me sentais envahi par une immense rigolade. Je n'osais m'y abandonner, ni même l'exprimer. Sur mon journal de bord, que j'avais rouvert depuis le début de la crise, j’eus la superstition de n'écrire en finissant cette nuit-là qu'un mot : pantagruélisme. Si nous nous en tirions, que le feu de Dieu s'en mit, personne ne me délogerait plus du pantagruélisme : “Vous entendez que c'est certaine, gayeté d'esprit conficte en méspris des choses fortuites”. Il y eut un grand dimanche plat et ensoleillé. J'allai me promener aux alentours de l'Ecole Militaire, par amour des soldats, parce que le coeur de Paris battait de ce côté-là. Sur l'esplanade du Champ-de-Mars, un antique colonel du train des équipages, tout chenu et déteint, mensurait, enregistrait interminablement, avec un inexplicable cérémonial d'allées et de venues, une douzaine de bourrins d'assez piètre apparence. Aux grilles des casernes, de longues files de femmes et de mioches guettaient la sortie de leurs mobilisés. Une immense foule coulait à pas de badauds le long des avenues, s’étalait aux terrasses des cafés. Les réservistes étaient innombrables, pour la plupart corrects dans des kakis tout raides d'apprêt, les écussons cachés par une petite patte. Les gars de l’active tranchaient avec leurs képis et leurs numéros. Tout cela respirait une vaste placidité. Paris tout entier exhalait l'épatement des viandes et des digestions, des loisirs fades et niais, le ruminement doux et bête de ce gros animal au repos que forment quatre millions endimanchés de bipèdes présumés pensants. Cependant, cette multitude militaire décourageait l'optimisme. L'enrégimentement des citoyens atteignait cette fois de colossales proportions. Se pourrait-il encore qu'un tel remue ménage ne servit à rien ? Cela ne devenait-il pas plus impensable encore que la guerre elle-même ? La nuit venue, étouffant la rumeur du peuple, on n'entendit plus à nouveau que la sourde et confuse menace du volcan. Le mardi 29 août, sous le titre “ Clairvoyance de l'Action Française ”, Léon Daudet, qui avait déjà démontré une cinquantaine de fois, par les marches sur Vienne et sur Prague, le fiasco de la motorisation allemande, écrivait : “Si demain il y avait la guerre avec l'Allemagne, sur la question des colonies par exemple...” Le cher Daudet n'avait pas encore appris du fond de ses limbes, où il remâchait sereinement et sans fin les localisations de Broca, l'hystérie et la “branloire pérenne”, qu'il existait un certain pays du nom de Pologne, une certaine ville du nom de Dantzig. Mais en dépit de deux ou trois bouffonneries de cet ordre, l'Action Française avec la page de Maurras et celle de Boutang redevenait, comme à chaque fois où une grande vague la soulevait, un incomparable journal. La passion du vieux maître réveillait trente années d'anciennes ardeurs. Comme l'été d’avant, mes plus âpres griefs se fondaient à ce feu. Cette décevante et déclinante maison restait le seul lieu où l'on put vivre de telles heures honorablement et avec quelque utilité. Maurras, pendant trois ou quatre jours, avait d'abord louvoyé, cherché des biais de discussion un peu spécieux. Puis, devant la montée du danger, il avait tranché dans le vif, plus hardiment, plus franchement qu'avant Munich, et cette fois dans une solitude de héros. Il portait le fer de la raison et de la réalité dans les dilemmes imbéciles des obligations, des engagements, des garanties automatiques, dont les avoués de la guerre ne sortaient pas. Il reposait avec une inlassable opiniâtreté les termes sans cesse déplacés, travestis du problème. Chamberlain et Daladier parlaient de défendre la paix. De quelle paix s'agissait-il ? Dans la paix absolue, nous ne faisions la guerre que si en nous la faisait. Dans la paix conditionnelle, nous ferions peut-être la guerre même si on ne nous la faisait pas. Or, Hitler ne nous la ferait pas. On pouvait concevoir la nécessité d'une guerre préventive. Mais on entreprend de telles guerres pour les gagner. On les gagne quand on en choisit l'heure et le lieu. Or nous n'attaquerions Hitler que s'il faisait telle ou telle chose, dont on l'avertissait. On attaquerait donc Hitler quand il le voudrait, au point et au moment qu'il aurait lui-même choisis : “Est-ce fort ? Je dis que c'est stupide. Je juge que c'est se jeter, exactement comme en 1870, dans le piège tendu par un autre Bismarck. “Daladier, Daladier, enfant de Carpentras, n'oublie pas le précédent de ce fils de Marseille, ton quasi homonyme, Emile Ollivier. “Plutôt que de se prêter au risque, il est indispensable que les chefs responsables (s'il y a des chefs responsables en République) se demandent s'ils sont dans la conjoncture de 1866 qui était bonne, ou dans la conjoncture de 1870, qui ne l'était pas. La première contenait toutes les promesses de la victoire. La seconde assurait de la défaite. On crut très honorable de mépriser l'une et d'adopter l'autre. Mais la sottise est sans honneur”. On fait les guerres offensives pour vaincre. On a la victoire quand on est le plus fort. Cette vérité est modeste. Elle méritait cependant à Maurras notre admiration, parce qu'il fut le seul, ces jours-là, à l'avoir fait entendre. “En 1870, l'affaire mexicaine et les palabres parlementaires avaient beaucoup diminué l'armée de l'Empire. Il eût fallu la reconstituer avant de partir comme partit Emile Ollivier. Son successeur, Edouard Daladier, est-il sûr que les malheurs du Front Populaire ont été compensés en dix-huit mois ? Qu'il ne dise pas que nous tenons à en douter. Ce que je demande, j'ai le devoir de le demander. Quelle que soit la confiance des Français dans la force et dans la vertu de leur sang, ceux qui sont, comme moi, placés sur le rempart et qui assistent au départ des jeunes générations, seraient des criminels s'ils ne demandaient pas à M. Daladier s'il est sûr de son heure. Est-ce 1866? Est-ce 1870 ?... J'ai des raisons sérieuses de réserver ma réponse”. Nous ne pouvions plus ignorer maintenant que la question de Dantzig était déjà loin derrière nous. Le vieillard Chamberlain ne le fardait pas : “Nous ne combattrons pas pour l'avenir d'une ville éloignée, dans une terre étrangère, nous combattrons pour la préservation de ces principes dont la destruction entraînerait celle de toutes possibilités de paix ou de sécurité pour les peuples du monde ”. Maurras bondissait : “ La ville lointaine, c'est Dantzig. La terre étrangère, c'est la Pologne. Alors, quoi ? Et de quoi est-il question ?” Daladier corrigeait qu'il s'agissait des principes, mais aussi de Dantzig et encore de la Pologne. Maurras alors : “Que pouvons-nous pour la Pologne ? Je pense que nous ne pouvons rien”. Il n'avait pas grand' peine à démontrer cette impossibilité stratégique. Et dans le plus audacieux article sans doute qui lui eût été inspiré par ses alarmes, il soutenait intrépidement que pour sauver la Pologne, il fallait d'abord sauver la France, “sauver la mère”, comme disent les accoucheurs. La France, continuant à vivre, réenfanterait un jour la Pologne disparue en 1939. J'y souscrivais avec un extrême enthousiasme. Dans les grandes époques, on se battait pour se partager les Polognes. Il ne fût jamais venu à l'idée de quiconque de mourir pour sauver la liberté des Polonais. J'avais beau croire, comme nous avions tous eu, Je Suis Partout en tête, la candeur de l'imprimer et de le réimprimer ces jours-là, que la Pologne était une nation et une armée, que les Polonais n'étaient pas des Tchèques, je les haïssais déjà de toutes mes forces puisqu'ils allaient sans doute provoquer le massacre que les Tchèques du moins nous avaient épargné. Parmi les horribles ténèbres de ce “black-out” redevenu réglementaire, et qui jetait un tel deuil dans le coeur des amants de Paris, je sacrais que le sort de toutes les nom de Dieu de Polognes du monde ne méritait, pas l'extinction d'un seul réverbère sur les Champs-Elysées. C'était un siècle absurde, un système du monde imbécile que ceux qui contraignaient des vignerons de la vallée du Rhône, des Basques, des Provençaux, après que leurs pères fussent morts pour des Serbes, à s'en aller mourir pour des conflits de Silésies et de Polognes, de ces pays lugubres, de ces landes mornes et vagues. “Nisi si patria sit...” Mais Maurras faisait la diplomatie de 1890. La moins ambitieuse de ses propositions exigeait le renversement immédiat du régime français et de sa politique. Maurras demeurait le seul à concevoir, à appréhender le réel. Il ne l'enfermait pas moins avec lui dans le bastion d'une logique inexpugnable, mais inaccessible aussi. Son désir têtu de paix, chevillé en lui par l'intelligence, par l'amour de la vie et de la France, n'aboutissait qu'à un système de pure forme, aussi abstrait, aussi métaphysique, que ceux des procéduriers du massacre, des chevaucheurs d'idéaux, ses vieux ennemis. Mais des nébuleuses de ceux-ci l'éclair pouvait jaillir, leur jurisprudence pouvait devenir le levier de la guerre. La raison de Maurras, elle, n'était plus que d'une tragique inutilité. J'avais de plus en plus conscience d'une fatalité de la guerre : non la fatalité grotesque du droit et de la morale, qui n'a servi que de prétexte à l'usage des ingénus et des algébristes, mais la fatalité de la maladie. La démocratie, au point où elle en était parvenue de judaïsation, d'asservissement aux ploutocraties, aux desseins de leur impérialisme financier, portait en elle la guerre comme un cancéreux porte la mort. J’essayais donc, en désespoir de cause, de me forger quelques mobiles de faire cette guerre. Au point où l'on en était, le fameux argument de l'Allemagne décuplant chez les Scythes sa force pour nous écrabouiller ensuite sans recours, demeurait l'unique justification tolérable du prochain carnage. J'en voulais un peu à Maurras de me démolir mes pauvres raisons sans que cela me parût servir désormais à grand' chose. Nous admirions Maurras de s'accrocher avec une aussi sublime ténacité à cet absolu indiscutable, la paix de toute façon préférable à la guerre, d'afficher avec cette franchise la révolte de son intelligence devant les motifs stupides qu'on invoquait pour déclencher le massacre. Nous nous émerveillions que Maurras, après toute une vie consacrée à la revanche ou à la défense contre le pangermanisme renaissant, sût s'imposer l'effort inouï de rester impassible et de prêcher l'abstention devant les entreprises les plus gigantesques des Germains. Nous savions les nobles causes de ce pacifisme. Maurras était certainement peu accessible à la pitié. Mais il haïssait la mort en vieux Grec. Ses fibres restaient sans doute peu sensibles aux visions de sang et de deuil. Mais son esprit ressentait avec une extraordinaire violence l'absurdité de l'holocauste où allait de nouveau périr la jeunesse française, l'irréparable dommage qui en résulterait pour notre nation. Le patriote et le logicien s’insurgeaient à la fois contre l'idée d'une telle saignée. Cependant, on distinguait bien vite dans son attitude cette ambiguïté qu'il était depuis des mois si facile d'apercevoir. Maurras ne voulait pas la guerre. Mais il ne voulait as non plus réellement la paix. Il s'était toujours refusé au seul moyen positif de la sauvegarder : un accord de la France et de l'Allemagne. Il avait ainsi travaillé lui-même à savonner la pente que nous dévalions. Parvenu devant l'abîme, il se débattait furieusement, il essayait de reculer. Mais il n'eût jamais toléré de chercher le salut dans le seul chemin praticable, celui qui aurait conduit les ministres français à Berlin. A d'innombrables reprises, durant ces derniers jours, j'avais échangé avec lui d'amers propos sur l'absence indécente d'imagination chez nos diplomates, incapables de découvrir un biais hors de la sempiternelle alternative : faire la guerre ou capituler. Maurras protestait qu'à leur place, muni de toutes les cartes et de tous les arguments et documents qu'ils devaient posséder, il eût certainement conçu quelque manoeuvre. Mais il se gardait de fournir la moindre suggestion. Il accusait les bellicistes de Londres, maffia très vague en somme sous sa plume. Il n'accusait pas le bellicisme de l'empire anglais. Il n'avait jamais cru à la vraie paix, la paix franco-allemande. Entre les deux peuples, il ne voyait d'autre issue que le choc en armes. Il l'avait encore répété à satiété durant les onze mois qui s'étaient écoulés depuis Munich. Il lui déplaisait seulement que cette guerre n'éclatât pas à son ordre. C'était, pour défendre la paix, une position bien précaire. Il allait encore en dévoiler lui-même la faiblesse. L'unique démarche véritablement pacifique de ces derniers jours était l'échange de missives entre Daladier et le Führer. Maurras la condamnait avec la dernière violence : “Monsieur Daladier, on n'écrit pas au chien enragé de l'Europe”. Dès lors, on pouvait bien louer son courage et son ardente rhétorique. Il attesterait pour l'histoire que quelques Français au moins n'auraient pas été dupes. Mais cela n'était plus d'aucun poids sur la barre du destin.
CHAPITRE IX La crise se prolongeait étrangement, contre tous les calculs, toutes les anticipations d'autrefois. Comme après une semaine d'une maladie très grave et qui aurait dû classiquement se dénouer en trois jours, on se reprenait à des espérances flottantes, mais qu'aucun symptôme cependant ne venait confirmer. Nous nous évertuions en hypothèses et en pronostics sur les bribes de nouvelles qu'on nous abandonnait : les navettes d'Henderson portant les notes britanniques à Hitler, attendant la réponse, les chassés-croisés d'ambassadeurs à Berlin, à Ankara, à Varsovie, l'attitude pacifique prise par l'Italie, les dépêches annonçant que le Duce et le Führer se téléphonaient. Des gestes, c'était tout ce qu'on nous autorisait à connaître. Cependant, la lenteur de l'évolution nous obligeait à nous ressaisir et à réfléchir. Puisque les choses traînaient ainsi, puisqu'on négociait toujours, de nouveaux compromis diplomatiques restaient possibles. Le Quai tout entier ne parlait plus que du fameux poker dont il fut tant question ces jours-là. Chaque mesure militaire devenait une relance de la gigantesque partie. Le rappel de ces choses est d'un grotesque insurpassable. Mais il faut bien le dire : tout ce qui prétendait en France à être averti, à tenir sa place dans le jeu politique, était occupé à supputer le bluff hitlérien, à guetter la minute où Hitler mettrait les pouces. Les ministres français, les initiés aux arcanes des affaires étrangères, tout bouffis de leur gloire et de leurs secrets, s'imaginaient intimider l'adversaire, quand la France, avec ses huit bombardiers et ses deux bataillons de chars lourds, était semblable à un purotin qui aligne sur le tapis de jeu des pièces de quarante sous devant un boyard. Je n'oubliais pas combien notre aide à la Pologne était problématique. J'allais interrogeant chacun à son sujet. Mais puisque j’en ai déjà tant dit, je peux bien avouer que la métaphore du poker me séduisait assez. Rien n'irritait au contraire davantage Maurras, trépignant et sacrant : “Les imbéciles ! Qui leur dit que Hitler n'ira pas jusqu’au bout ?” L'importance accordée aux états d'âme supposés du Führer, les interminables discussions qu’on en faisait n'exaspéraient pas moins notre vieux maître. Il ne tolérait pas que l'on pût laisser ainsi cet Allemand maître de notre sort, que l'attente de tout l'univers en suspens lui conférât un tel prestige. Il ne me le cacha pas à propos de je ne sais plus quel article de Je Suis Partout, dont l'auteur faisait à son gré trop grand cas des oracles de Berchtesgaden. Il me renouvela le vieux reproche de l'Action Française à l'endroit de notre journal. Nous avions trop souvent traité, analysé, dépeint Hitler comme un personnage de taille, étudié ses faits et gestes comme s'ils méritaient déférence et objectivité. Je ne pus m'empêcher de lui dire que Hitler était certainement une des figures les plus extraordinaires du siècle, et qu'il me paraissait aussi dangereux que niais de vouloir l'oublier. Cela me valut cette réponse de Maurras, qu'il ne se fût pas, j’imagine, permise devant beaucoup d'autres, et qui a son prix : “Certes, l'homme est hors du commun”. Le ton signifiait bien : “Vous ne voudriez tout de, même pas que cela m'eût échappé.” Mais il était défendu de le dire. A deux ou trois jours de là, devant la dernière harangue du chancelier, Maurras s'écriait : “C'est un possédé.” Son image de Hitler tenait certainement entre ces deux formules. Pour le bon Pujo, au demeurant tout à fait assuré que la guerre n’éclaterait pas, il avait là-dessus une forte et lumineuse pensée qu'il me confiait à peu près chaque soir. On le faisait bien rire en se demandant ce que Hitler voulait et où il s'arrêterait. Hitler était l'ours du Jardin des Plantes, qui jette ses griffes sur tout ce qu'on lui tend et vous arrachera le bras si vous avez le malheur de le passer dans sa grille. Mais que Hitler fût surhomme, bête ou démon, nous ne pouvions manquer d'observer que chacun de ses discours, était suivi d’une sorte de détente instinctive, partout ressentie, contredisant fort la thèse quasi officielle de la frénésie allemande. Maurras n'hésitait pas à s'emparer de cette évidence pour répéter encore le 28 août qu'il y avait des “accélérateurs de la guerre”. Ce n'était point Hitler et les hommes de son conseil. C'était l’internationale de l'émigration juive, ses esclaves de Paris, ses banquiers londoniens. “Ce sont les juifs, presque seuls, qui sont pressés dans cette affaire. Tout puissants en Angleterre, ils la poussent - lisez le dernier discours de M. Chamberlain - et c'est ce qui permet de tout redouter”. Les dieux savent si j'avais crié à la guerre anglo-juive. Puis, des scrupules m'avaient saisi devant une aussi sommaire explication. Je voulais qu'elle ne fût plus qu'accessoire. Mais il fallait y revenir. Si révoltant que ce fût pour l'esprit, c'était l'essentiel. J'essayais de penser encore que, puisque c'étaient là les ennemis de la paix, nous avions quelques chances de les voir fléchir. Nous saurions en tout cas à quoi nous en tenir. Minime satisfaction que nous ne pouvions même pas faire partager. Les objurgations de Maurras étaient aussi dérisoirement solitaires que celles d'un vieux saint au milieu d'une orgie. A ses côtés mêmes, toute l'Action Française pieuse et bourgeoise s'effarouchait, s'interrogeait à voix basse, ne suivait plus. Je fréquentais assez souvent chez un personnage fort typique de cette espèce, possédant sur Maurras un étrange ascendant, et dont le nom importe peu ici. Il logeait confortablement rue de Marignan. J'y vis entrer - ce devait être le 28 août - un familier de la maison, un monsieur catholique de la grosse banque, qui apportait des nouvelles catastrophiques pour la paix avec un visage rayonnant d'enthousiasme : “Ça y est, cette fois ! Ah ! ça vaut mieux. Il n'y a plus qu'à y aller, sans hésiter. Mais il faut dire à Maurras qu'il se taise. Ce n'est plus admissible à présent. C'est de la mauvaise besogne. Son article de ce matin passe les bornes.” Mon bourgeois attira dans un coin discret l'héroïque financier. Il ne convenait sans doute point que la jeunesse, déjà si désagréable avec son fascisme, entendît de tels propos. Mais je n'eus pas de peine à comprendre que le banquier intrépide recevait tous apaisements. On l'assurait que les incartades du vieux maître n'avaient plus aucune importance, et que tout serait fait pour le remettre dans le droit chemin dès qu'il serait nécessaire. Maurras du reste était en train de nouer lui-même le bâillon sur ses magnifiques clameurs. Quelques heures avant, pour être plus libre en face de son papier, pour laisser courir sans scrupules sa plume, il venait de réclamer la censure. Il se déchargeait ainsi de sa responsabilité sur l'Etat, en ruinant ce qui lui restait de pouvoir. Le soir même, son article lui revenait caviardé aux trois quarts. Nous étions bien désormais livrés, bouche cousue et membres ligotés, à notre sort. La meute des confrères, les ignobles confrères que trois ans plus tard aucun châtiment n'a encore frappé, pouvait prêcher, sans qu’aucune voix ne vînt troubler son unisson, la résistance au bluffeur Hitler, piétiner toute velléité de négociation, et crier joyeusement que mieux valait en finir. Jeudi 31 août 1939. Nous ne savions pas que depuis deux jours, Hitler avait accepté de converser avec un plénipotentiaire polonais, que malgré les démarches pressantes faites d'heure en heure par Bonnet, Berlin attendait toujours l'homme de Varsovie, que lorsqu'au soir enfin, Beck se déciderait à envoyer Lipsky à la Wilhelmstrasse, ce ne serait pas, malgré sa formelle promesse, avec les pleins pouvoirs, mais comme simple ambassadeur. Nous ne pouvions pas savoir à quel point tout était perdu parce que l'Angleterre avait décidé la guerre, que depuis huit jours elle pressait la mobilisation de ses vassaux du continent pour qu'il ne fût plus possible de revenir en arrière, pour que le désarmement de ces énormes masses devint une condition de pourparlers irréalisable et qu'elle allait donc poser. Nous ignorions que l'Angleterre attisait soigneusement le feu à Varsovie, excitait la vanité et le chauvinisme des Polonais par ses assurances, qu'elle laissait les jours s'ajouter aux jours non dans l'espoir de voir luire une éclaircie, mais pour que l'orage s'accumulât, que ces conciliabules, ces notes, ces discours n'étaient qu'un infâme scénario ourdi par le Foreign Office pour détruire une à une les chances de compromis, couper à l'un et l'autre parti toute retraite, refuser à Hitler toute autre solution que le coup de force, attendre l'irréparable en ménageant à l'impérialisme britannique d'hypocrites alibis. On étalait devant nos yeux l'irascibilité de la presse allemande. Mais on nous cachait qu'à Londres tous les journaux étaient autant de brûlots, que Chamberlain était sommé de passer à la guerre par quarante millions d'insulaires déchaînés. On ne nous dissimulait pas moins soigneusement que la paix était là si nous la voulions saisir, que Mussolini, conscient, lui, de tout ce qu'il allait perdre dans cette catastrophe, offrait, comme un an avant, son entremise à la France et à l'Angleterre ; que Bonnet avait déjà rédigé l'acceptation de la France, mais que Londres, lorsque son tour viendrait de décider, ferait savoir à onze heures du soir que ses ministres dormaient, que leur repos était auguste et qu'ils ne pourraient point répondre avant le lendemain. L'expérience de Munich avait sinistrement servi. Les bellicistes connaissaient le danger pour leurs fins de révéler aux peuples ces grands espoirs. Ils entendaient, cette fois, protéger l'abominable secret des complots où dix hommes jouent avec la vie et la mort de dix millions d'êtres, et conduisent librement leur affreuse manœuvre : tout hâter pour la guerre, tout ajourner pour la paix. Penchés sur nos dépêches fumeuses et laconiques, nous ignorions tout de cela, et les glorieux baudets porteurs des confidences rares n'en savaient pas plus long, Vraiment, que savions-nous ! Les frontières du pays étaient verrouillées, l'armée, la population entière sur le grand pied d'alerte, la presse muselée, les journaux étrangers devenus introuvables. C'était cela que huit jours plus tard, on appellerait la claire résolution du peuple français. Malgré tout, dans le vide de cette cloche pneumatique, il nous restait encore l'usage de nos pauvres entendements enfiévrés. Non, une politique de bonne foi ne s'entourait pas de tels nuages et d'un tel silence. La longueur même de la crise nous renseignait. On ne nous ferait jamais croire, alors que tant et tant d'heures nous étaient laissées, que l'Europe pouvait glisser ainsi lentement vers la mort sans qu'aucun remède ne surgît. Dans la soirée du 31, quelques lumières sur la proposition italienne avaient fini par percer. Deux ou trois âmes ingénues, encore pleines des souvenirs de Munich, se demandaient pourquoi on n'en claironnait pas à grand fracas la nouvelle. La nuit tombée, j'étais à la censure, dans le tohu-bohu assez déshonorant de l'Hôtel Continental. On caviardait à tour de bras dans toute la presse les moindres allusions à la démarche de Mussolini. Je comprenais trop bien. Deux heures plus tard, je griffonnais dans mes notes : “Je croyais dépassées nos théories de septembre dernier sur la guerre juive et anglaise, l'avidité allemande première désormais en cause... Si demain soir nous étions en guerre, je ne pourrais jamais admettre que Hitler en portât seul la responsabilité.” Le sentiment de voir la France s'engager dans une telle aventure avec un gouvernement aussi piteux mettait le comble à notre angoisse. Maurras ne se cachait pas de professer pour Daladier le mépris et la méfiance que j’avais depuis toujours. Il me disait ce soir-là : “L'homme n'est pas méchant, mais médiocre (j'ajoutais : échauffé). Il n'a aucune idée. Il manoeuvre, en parlementaire rompu à ces opérations, pour écarter ceux de ses ministres qui en ont ou pourraient en avoir. N'oubliez pas que Daladier et sa cour, c'est le café du Commerce : pas de Martigues, mais de Carpentras”. Nous persévérions depuis dix jours dans l'ahurissante fiction qui consistait à tenir pour un homme d'honneur cet écoeurant poivrot, à le conjurer de liquider enfin la clique communiste, en butte à une indignation générale. Nous venions d'obtenir la saisie de l'Humanité et de Ce Soir. Mais nous ne savions pas que les fameux missionnaires de Moscou, Max Hymans, l'ambassadeur Naggiar, Doumenc, le malin à trois étoiles, venaient de débarquer apportant aux ministres la conviction que la Russie nous aurait rejoints avant trois mois. Je m'étais couché le 1e septembre à cinq heures du matin, en ne doutant plus que nous parvenions à un dénouement, qu'il devenait impossible de l'éluder davantage. Je n'avais pas de radio. Vers midi et demie, je ne savais rien. J'étais descendu chercher de quoi déjeuner. Ce fut un garçon de chez Potin qui m'annonça l'entrée des Allemands en Pologne. Un instant plus tard, j'allais lire Paris-Midi que je n’avais pas trouvé au kiosque, au milieu d'un groupe de bougres en train de boire stupidement leur apéritif. Les radios de la rue déversaient les nouvelles des premiers bombardements sur Lemberg et Varsovie, Les détails horrifiques pleuvaient déjà. Ma concierge était en larmes. J'avais eu à peine quelques secondes d'émotion. Nous étions préparés de trop longue date à cet instant-là. Faisons comme Stendhal, le bon Grenoblois, n’hésitons pas à braver le ridicule : j'eus presque aussitôt un mouvement de gaîté. Je saluai les inconnues de la guerre avec l'entrain d'un conscrit de l'an II. Je voulais oublier mon dégoût et mes plus fermes raisons, pour l'espoir d'on ne savait quelle configuration miraculeuse des événements surgissant dans l'orage des combats. Tout valait mieux que la vase et le perpétuel crachin dont nous sortions. Il allait enfin se passer quelque chose de décisif. Ce serait au prix de la guerre. Tant pis. J'aurais sincèrement voulu être enrôlé sur l’heure. J’ai noté dans ma feuille de température de ce jour-là : “Pas la moindre colère contre Hitler, beaucoup plus contre tous les politiciens français qui ont aidé à son triomphe.” Véronique, ma femme, venait de débarquer l'avant-veille d'Alsace, toute pimpante et fraîche. Le branle-bas du “Kriegsgefahrzustand” ne l'avait arrachée qu'à la dernière heure aux sapins qu'elle aimait tant. Roumaine d'origine, plus antisémite encore que moi, elle avait dans les souvenirs de sa petite enfance les images de la bataille, et montrait tout à coup devant la guerre judaïque une humeur très sombre. Je croyais bon de manifester une insouciance blagueuse. Cependant il me paraissait indispensable qu'elle partît se réfugier chez ma mère, dans mon village du Dauphiné. J'allai à la gare de Lyon, pour voir s'il était encore possible de voyager. Les trains étaient envahis par d'innombrables réservistes qui allaient rejoindre les dépôts de la Bourgogne ou des Alpes. J'aurais aimé avoir leurs impressions. Ils semblaient presque tous déconfits par la certitude que cette fois la guerre était bien là. Les affiches de la mobilisation générale, toutes pareilles à celles de 1914, venaient d'être collées sur les murs. Il faisait un doux et joyeux soleil sur Paris, vidé d'un million et demi d'habitants, mais tranquille, allant placidement à ses affaires habituelles. Je me sentais singulièrement allégé. Plus de supputations épuisantes à faire : l'abandon tranquille à la destinée. Je crois que ce sentiment était presque général. Vers deux heures du matin, cependant, pour peindre fidèlement cette journée, on était tenu à cette remarque : on ne pouvait pas encore dire qu'il ne restait absolument plus aucune chance pour la paix. Il nous semblait bien que les Allemands n'avaient forcé la frontière polonaise qu'avec des détachements prudents, comme s'Ils voulussent d'abord s'assurer des gages, puis amorcer des pourparlers, l'arme au pied, sur leur nouvelle possession. La censure avait coupé fort bizarrement toutes les dépêches sur la proclamation de la neutralité italienne. Cela fâchait-il donc toujours les antifascistes qui n'avaient imaginé de bonne guerre que sur toutes nos frontières à la fois ? Le matin même, l'Ordre avait paru avec ces lignes du vendu Buré : “A l'heure actuelle, la preuve est irréfutablement fournie par l'Allemagne elle-même que toute sa politique repose sur le bluff, et qu'il suffit de lui opposer une détermination résolue pour qu'elle hésite et recule.” Le lendemain matin, l'éclipse du bon sens était achevée. On se retrouvait devant une interminable journée d'ignorance et d'incertitude à vivre, sous ce ciel de chaleur lourde et voilée qui est celui des grandes mélancolies de Paris. Ma jactance de la veille me faisait honte. Je songeais que les Juifs n'avaient sûrement pas oublié, dans le calcul de leur guerre, ces bouffées de chaleur du vieux sang aryen. Tant d'années passées à haïr les Juifs, à dépister leurs ruses ! Et les rabbins me faisaient encore marcher au clairon. Mais le trou de ces heures vides avait bien cassé cet élan. De nouveau, le calme et le silence de la capitale m'apparaissaient sinistres. Le jour sonnait enfin de cette grande levée contre l'hitlérisme si violemment attendue, si fanatiquement prêchée et exigée, annoncée par tant de fanfares frémissantes. Mais parvenus à l'accomplissement de leurs voeux, les chefs de la démocratie française faisaient flanelle. Devant le formidable saut à exécuter, leurs langues bavardes restaient collées de peur à leurs palais, leurs jarrets coupés se dérobaient. On aurait voulu croire encore que cette morne et muette pause était remplie dans la coulisse par les négociations d'un gouvernement bien tardivement atteint d'un légitime effroi, qu'elle avait pour raison les suprêmes chances de paix. Mais nous nous penchions sur cette dépêche que le Temps avait publiée la veille avec ce blanc de la censure : “Le ministre des affaires étrangères a remis à l'ambassadeur d'Italie à Paris la réponse du gouvernement français à l'offre que lui avait adressée hier le gouvernement italien.” Fort avant dans la nuit, une autre dépêche nous était parvenue : “Le gouvernement français a été saisi hier, ainsi que plusieurs gouvernements, d'une initiative italienne tendant à assurer le règlement des difficultés européennes. Après en avoir délibéré, le gouvernement français a donné une réponse positive”. On comprenait trop aisément que cette nouvelle n'était lâchée qu'à regret. Tout commentaire en était interdit. Qui l'eût osé d'ailleurs ? Les quelques têtes demeurées valides, revenues comme la mienne de leur étourdissement d'une heure, n'avaient pas beaucoup de peine à pressentir un sinistre mystère. Mais le percer était une autre affaire. Je dois encore parler de toutes nos ignorances. Il ne peut en être autrement dans les souvenirs d'une aussi honteuse duperie. Tandis que nous nous interrogions anxieusement sur l'étendue et le sens des mensonges officiels, que nous cherchions à distinguer ce qu'ils avaient de nécessaire et toutes les perfidies qu'ils nous dissimulaient, les deux défenseurs de la paix, Bonnet et Mussolini, jetaient leurs dernières bouées. L'Angleterre, sournoisement, était parvenue à enrayer la manoeuvre italienne jusqu'à ce que l'étincelle fût allumée sur la frontière de Pologne. Mais le ministre français et le chef des faisceaux ne s’avouaient pas encore battus. Devant le premier refus britannique d'examiner l'offre italienne de conférence, Bonnet avait obtenu la veille que Paris se séparât de Londres, il rompait pour quelques heures le contrat de servilité, il acceptait seul, au nom de la France, l'invitation de Mussolini. Il était parvenu à retenir les Anglais qui voulaient sur l'heure adresser un ultimatum à l'Allemagne et nous en demandaient autant. Dans cette journée du 2 septembre, il faisait encore tête à Halifax, qui réclamait une déclaration de guerre immédiate. L'Italie confirmait sa proposition. La France et l'Allemagne restaient prêtes à négocier dans une conférence internationale. Mais la Pologne refusait, l'Angleterre prenait soin de poser une condition inacceptable : l'évacuation des territoires déjà occupés par les troupes allemandes. Halifax au téléphone ironisait avec un lugubre humour sur les efforts désespérés de Bonnet. Les ministres anglais unanimes signifiaient que le moment n'était plus à ces médiocres plaisanteries et qu'il fallait être en guerre à minuit sonné. Bonnet dès lors, au prix d'efforts désespérés, ne pourrait plus que reculer de quelques heures l'échéance. Dans le dernier conseil du cabinet français qui précéda la guerre, le 2 septembre, à huit heures du soir, l'épouvantable Reynaud dévoilait cyniquement la crainte des bellicistes : “Et si l'Italie cherchait simplement à gagner du temps pour l'Allemagne ? Si cette dernière, ayant atteint demain ses objectifs, propose la paix ? Ne serons-nous pas plus mal à l'aise pour lui déclarer la guerre ?” Combien d'hommes en France pouvaient-ils soupçonner l'énormité du crime qui se consommait ainsi ? Combien d'esprits, parmi les meilleurs de chez nous, étaient-ils en état d'entrevoir seulement la grandeur du dessein que la guerre allait ruiner ? Ce que l'Anglais repoussait brutalement, ce qu'on nous enjoignait à Paris de considérer comme une formalité importune c’était l'espoir d'un siècle de paix. Le 5 septembre 1939, à la table où les conviait le Duce, cinq nations libres pouvaient réparer leurs torts, refaire selon la logique et la nature la carte imbécile de Versailles, chercher leurs intérêts communs, redonner les moyens de vivre à l'Italie et à l'Allemagne, rendre justice à ces deux peuples qui avaient multiplié à la face du monde les preuves de leur vaillance et de leur vitalité. C'était l'équilibre, la prospérité, les fondations d'une solidarité continentale. Mais l’île orgueilleuse, solitaire, obtuse et mercantile n'en voulait à aucun prix. Devant cette grande bourgeoise confite dans sa morgue, ses routines hautaines, son hypocrisie, ses rentes universelles, cette paix-là eût trop bien consacré les vertus de la pauvreté disciplinée et audacieuse. Les fictions monétaires qui faisaient toute la richesse de l'Empire britannique, ses privilèges insolents en eussent reçu trop de coups. Tout, ou peu s'en fallait, nous était inconnu de cette tragédie diplomatique dont je viens de rappeler les grands traits. Mais on ne pouvait pas cacher dans les armoires du Quai d'Orsay le personnel de la République Française. Ses faits et gestes suffisaient déjà largement à nous édifier. Nous apprenions que rien n’avait été plus morose que la séance de la Chambre dans l'après-midi du samedi. Le discours de Daladier était un terne et maussade devoir. On nous dépeignait l'homme effondré, après les rodomontades des jours précédents. On avait expédié les régiments en catimini, nuitamment, presque honteusement. Tout était plat, contraint. Au milieu de cette funèbre torpeur, la presse, hormis l'Action Française, éjaculait de dégoûtante façon un patriotisme de septuagénaires et de cabotins. Les vieux routiers de la polygraphie alignaient les cent lignes de rigueur sur la guerre comme sur la Sainte Catherine ou la journée des Drags. Le colonel-comte de La Rocque venait de proclamer qu'il fallait désormais “choisir entre le barbarisme et la civilisation”. On le voit, le colonel-comte n'avait pas pour sa part hésité un instant. Mais on n'avait point le coeur à en rire, en songeant avec quelle fourbe persévérance un La Rocque avait travaillé à creuser le gouffre dont l'insondable horreur excitait le lyrisme de tous ces pantins. Je notai ce jour là : “J'ai pensé quelques instants que l'aventure s'éclairait, que Hitler l’endossait tout entière. Non, il s'en faut que ce soit aussi simple. Cette guerre pouvait être éludée décemment. “Avant même d'avoir commencé, elle est déjà morose et quotidienne. Je me battrais volontiers pour participer à une grande oeuvre, pour démembrer l'Allemagne, pour faire profiter mon pays d'une éclatante victoire. Mais les auteurs français et anglais de cette guerre sont de bien piètres personnages pour d'aussi vastes desseins. “L'Angleterre, du moins, s'engage pour arrêter un autre impérialisme que le sien. C'est sa politique traditionnelle. Elle a l'habileté de n'en pas assumer les premiers risques (la séance des Communes d'aujourd'hui, sur la conscription à petites doses est d'un égoïsme, d'un cynisme prodigieux). “J'aimerais qu'on nous prêchât haut et ferme la guerre pour vivre dans une France plus riche, sûre de son avenir. Ce langage serait compris. Au lieu de cela, la bouillie du droit, des “libertés qui font tout le prix de la vie”. “J'en arrive à me demander s'il est bien nécessaire d'avoir la victoire, si elle doit être vraiment la première condition d'une renaissance française”. Fameuses méditations pour une veille d'armes ! Maurras, après dix jours d'une bataille héroïque, avait lâché pied depuis le matin. Je le retrouvai rue du Boccador avec un visage bouffi de fatigue, découragé, d'une tristesse infinie. Comme je lui proposais un titre un peu lénitif pour les premiers combats et bombardements de Pologne, il me dit avec un geste très las : “Non, il vaut mieux maintenant désespérer les gens que les faire espérer.” Il avait raison, il ne fallait plus jouer avec les nerfs français. Mais Maurras n'avait “sauvé la paix” que lorsqu'il ne s'agissait que des menaces verbales des fantoches parlementaires et genevois. Devant la volonté anglaise, il ne lui restait qu'à rengainer son couteau de cuisine, sa dialectique et sa liste des Cent quarante, dont il n'avait même pas soufflé mot. Sous le fameux couteau pendu devant son bureau, que lui avaient offert une troupe d'étudiants, glaive pitoyablement symbolique, de deux mètres de long, mais en carton et papier argenté, Maurras venait hélas ! d'écrire son premier cocorico : “En avant ! Puisque voilà la guerre, en avant pour notre victoire !” Résigné, le vieux lutteur se mobilisait. Il endossait un kaki moral. Je m'en doutais depuis des années. Je n'aurais pu m'imaginer que ce fût affligeant à ce point. Il ne resterait donc de pacifistes inflexibles que quelques douzaines d'anarchistes et qu’un poète désespéré, Giono, qui avait dit “quand on n'a pas assez de courage pour être pacifiste, on est guerrier”, et qui a eu celui de déchirer les affiches de mobilisation. Je m'évertuais à répéter qu'aussi longtemps qu’une vraie bataille n'aurait pas été engagée entre Français et Allemands, je me refuserais à croire que la paix fût impossible. Ce n'était pas si mal vu et la suite allait le prouver. Mais pour l'instant, dans ma tête, cela ne valait guère plus que le “tant qu'il y a de la vie, il y a de l’espoir” au chevet d'un pauvre diable qui s'en va d'une méningite tuberculeuse. CHAPITRE X L’ESCALIER DE SERVICE Carnet du fascicule bleu Lucien Rebatet, dimanche 3 septembre 1939, midi : “L'Angleterre a déclaré la guerre à l'Allemagne à 11 heures. Nous allons suivre sans retard, bien domestiqués. C'est l'Angleterre qui aura été pour nous l'instrument immédiat de ce grand malheur”. Voilà un citoyen qui devient décidément raisonnable et qui se fortifie dans quelques convictions dont on ne le délogera plus de sitôt. Il fallait être bien sot, bien naïf, bien férocement bourgeois ou peint en tricolore d'une couche de poncifs diablement solides pour ne point se trouver du même avis que lui. Depuis le début de la crise, toute l'initiative diplomatique appartenait à l'Angleterre. La France n'avait fait qu'obéir passivement. Dans notre minuscule cénacle, nous nous en étions constamment indignés. Depuis deux jours, en ne jugeant que d'après les démarches officielles et avouées, le contraste était devenu abominable entre cette Angleterre qui précipitait, déchaînait une bataille où elle n'avait ni les moyens et encore moins le désir de paraître, et cette malheureuse et lamentable France qui marchait comme un robot au-devant de la mort. Nous entrions dans la guerre par l'escalier de service, traînés en laisse par le maître de Londres, poussés aux épaules par ses laquais de Paris. Sur les Champs-Elysées, la foule citadine, animalement fidèle à ses habitudes, énorme troupeau inconscient de son grotesque, s'écoulait béatement à pleins trottoirs. C'était la guerre sans doute, mais c’était avant tout dimanche, un dimanche où il faisait beau. Les femmes en robes joyeuses s'arrêtaient aux vitrines, convoitaient longuement un sac ou un chapeau. Les hommes, à dix pas, attendaient en tirant leur montre : “Dans vingt minutes, nous serons en guerre”. Aux terrasses des cafés, entre deux gorgées de pernod, on interrogeait d'un coup la pendule : “Cinq heures une. Ça y est. Depuis une minute, nous sommes en guerre”. C’était le chef-d'oeuvre accompli de la guerre automatique et juridique, dans un peuple parvenu à l'état idéal d'aboulie et d'abêtissement. Les plus sensibles et les plus audacieux se murmuraient à l’oreille : “Ah ! non. En 1914, c'était tout de même autre chose”. La nuit tombée me retrouva avec trois compagnons, Thierry Maulnier en uniforme de lieutenant d'infanterie, Pierre Boutang qui allait être sous-lieutenant dans un mois grâce aux privilèges normaliens, et le benjamin de Je Suis Partout, Claude Roy, premier “jus” blond et bouclé que pour mon extrême remords j'avais fait incorporer un an auparavant à Versailles dans les chars. Ce joli quatuor d'intellectuels était fort préoccupé à se tâter, s’ausculter, contempler la tête qu'il pouvait bien faire pendant qu'il était en train de vivre l'histoire. Nous n'éprouvions rien de très notable, ou peut-être de reconnaissable. Nous confessions ce phénomène, nous en étions un peu vexés. Nous nous arrêtâmes dans un petit bar américain du boulevard Saint-Germain. Maulnier avait posé son képi près de lui. Un joli chaton noir, étonné et grave, vint sans façon s'asseoir dedans et se faire cajoler. C'était un présage de chance, la première chose douce et charmante de ce jour, celle sans doute qui nous touchait le plus. Maulnier faisait le serment solennel de ne rien écrire sur cette guerre idiote. Il emportait dans sa cantine un nouvel essai sur Racine que Gallimard venait de lui demander. Nous dressions la liste de nos paquetages littéraires. Boutang, qui ne distinguait pas un sergent d'un colonel, parlait d'emmener une bibliothèque de campagne qui aurait bien rempli trois caissons d'artillerie. Comme nous tous, va-nu-tête depuis toujours, il disait aussi : “C'est drôle, mon premier chapeau, ce sera un casque”. Dans les ténèbres de la rue, nous nous mîmes à chanter des chansons de route, parce qu'il était réjouissant que quatre garçons du pacifisme le plus désabusé fussent à peu près les seuls à chanter la belle guerre et qu'ainsi dans notre souvenir l'absurdité de l'événement serait irréprochable. Il a la barbe rousse, Les poils du cul châtain. Ah ! Les godillots sont lourds sur l’sac, Les godillots sont lourds ! Pour que la blague fût parfaite, j'entonnais en allemand à plein gosier : “Ich hatte ein Kamerade” et le “Horst Wessel Lied”. Les passants s'arrêtaient médusés. Une vieille grommela : “De quoi ? Ça n'est tout de même pas encore l'armistice !” L'Action Française somnolait comme à l'accoutumée, incapable de s'arracher pour quoi que ce fût de son sénile engourdissement. J'avais à résoudre un petit problème. Nous bouclions depuis plusieurs mois pour la province, vers minuit, une première édition, où l'on devait insérer, bien entendu, le Maurras écrit et publié la veille. Cela pouvait aller en général tant bien que mal. Mais un jour comme celui-ci ? Je m'en ouvris à Pujo, en lui demandant si Maurras ne corrigerait point son article : “Mais voyons, quelle idée ! me dit-il. L'article est bon tel quel. Pourquoi cette question ?” Puis il fourragea dans sa barbe, médita deux bonnes minutes, et rassemblant ses souvenirs : “Ah ! oui, c'est vrai. Depuis, il y a eu la guerre ”. Maurras venait d’arriver. J’avais une excellente nouvelle à lui transmettre, l’annonce de la neutralité plus que bienveillante de la Turquie, les Dardanelles ouvertes, notre liberté de manoeuvre en Orient, en somme le premier bel atout dans notre jeu. La dépêche était datée bien entendu d'Ankara. Maurras, avant d'avoir lu un seul autre mot, cogna sur sa table et de son air le plus froid : “Jeune homme, vous savez pourtant que je tiens à cela. Combien de fois faudra-t-il vous le répéter ? C'est une tradition dont il faut vous souvenir. Ici nous sommes en France, nous employons les vocables français”. Et d'une plume appliquée, il corrigea : Angora. Mais la soirée était aux bonnes nouvelles. Bientôt, nous apprendrions que l'Italie laissait toutes grandes ouvertes ses frontières avec la France et annonçait avec pompe cette décision. On brandissait la dépêche avec de grands gestes. Nos imaginations échauffées y voyaient déjà le présage d'une heureuse trahison. Allons ! les Anglais devaient être plus pratiques que nous. S'ils avaient hâté à ce point la guerre, c'était sans doute qu’ils possédaient quelques solides assurances du côté romain. Des émissaires accouraient, glorieux, certifiant que l'Italie, tout en proclamant sa neutralité, offrait libre passage à nos troupes sur son territoire. Un superbe mouvement tournant se dessinait devant nos yeux. Car on songeait encore à des mouvements tournants. De toute façon, les épileptiques de l'antifascisme et de la guerre sur chaque frontière n'avaient plus qu'à rengainer leurs plans de nouveaux Rivolis. L'espoir nous avait fort altérés. Tous les cafés, par ordre de police étaient fermés depuis onze heures. On décida, avec trois ou quatre camarades, d’aller boire dans un petit bordel de la rue Jean-Jacques Rousseau. La mère maquerelle, énorme rousse, majestueuse comme une douairière dont c'est le jour, nous reçut dans son petit salon fleurant, comme il se devait, la vieille poudre de riz et l'entre-cuisses. Une robuste boucanière, d'une trentaine d'années, d'un roux non moins somptueux, perchée sur un bras de fauteuil, composait tout le personnel de l'établissement. Ces dames étaient d'un patriotisme vibrant. Un jeune journaliste algérien, qui nous accompagnait, pensait rejoindre un régime de tirailleurs : “Mauvaise arme, dis-je, dangereux. - Bah ! répliqua un autre, il y a déjà tellement de sidis sur la ligne Maginot... - Oui, mais quand ceux-là vont être butés... - C'est vrai, gémit la vieille putain qui faisait tout à coup cette découverte. Il va y avoir des morts”. Mais l'aspect de notre confrère Cazals, Falstaff de cent trente-cinq kilos, qui fourrageait nonchalamment le rude buisson de la plus jeune, tout en poursuivant un docte parallèle entre Mazarin et le Duce, nous inclinait peu à de funèbres pensers. On discourut longuement, d'un ton de grande cérémonie, sur les mentules respectives des gras et des maigres, sur le coup en glissette, sur le coup en chapeau. La digne maquerelle conduisait le débat du haut de sa vaste expérience. La jeune ayant entrepris en virtuose la braguette du cadet de la bande, nous estimâmes bienséant qu'il honorât sa couche, ce qui fut fait en bonne forme. Nous nous sentions la belle conscience, dans cette première nuit de guerre, de ceux qui viennent d'accomplir un rite immémorial. L'Action Française s’imprimait avec cette manchette : “Cette fois-ci ne LA manquons pas”. Les Parisiens étaient gorgés depuis des années d'une littérature où on les promettait, pour le cas de guerre, à toutes les délicatesses d'une chimie et d'une balistique dantesques, où des torpilles de trente pieds faisaient pleuvoir le choléra morbus tout en pulvérisant d'un seul coup un arrondissement. On confrontait ces belles prophéties avec ce que l'on apprenait des bombardements en Pologne. Pour résultat, le lundi matin, Paris tout entier se promenait avec un masque à gaz au derrière. On laissait même entendre que le port en était obligatoire. Rue du Boccador, Maurras avait tenu à donner lui-même l'exemple en ne cachant point que c'était assez ridicule, mais qu'il fallait sans retard se créer les disciplines de l'heure. Aucune alerte n'avait troublé la première nuit de guerre légale. Les Parisiens goguenards en concluaient déjà que Hitler se dégonflait. Les nouvelles de bonne source commençaient à circuler. On avait ramassé partout des bonbons empoisonnés. Des infirmières racontaient gravement qu'on venait de leur amener plusieurs douzaines de patients brûlés aux pieds par des ballonnets d'ypérite. Il était évident que pour la majorité des habitants de la Seine, la seule guerre qui méritât leur attention serait celle qui se déroulerait dans leur ciel. La flotte aérienne de Hitler ne pouvait certainement avoir pour eux d'objectif plus urgent que la destruction des Galeries Lafayette et du pont des Arts. Le reste ne serait jamais que négligeables détails. Pour ma part, cependant, je me plongeais dans l'étude des frontières de Pologne. J'y faisais sans peine l'aimable découverte que, depuis l'occupation de la Tchécoslovaquie, ce pays était voué, dès la première escarmouche, au plus rigoureux encerclement... Ma plus grande stupéfaction était qu'à ma connaissance il ne se fût pas rencontré un stratège, un journaliste, un homme politique, pacifiste ou belliqueux, pour s’en aviser depuis une année écoulée, que je n’eusse pas entendu durant tout ce dernier mois une seule allusion à cette aveuglante certitude. A notre insu sans doute, nous restions tous sur des images de l'autre guerre, avec des fronts aussi biscornus que possible et demeurés toutefois plus ou moins inviolés. Mais les premières dépêches polonaises, décrivant glorieusement des “offensives de cavalerie”, révélaient une invraisemblance dans le bravache qui ouvrait la porte à toutes les catastrophes. Déjà, je me repentais d'une ou deux minutes cocardières où j'avais cru utile de renseigner gaillardement quelques troupiers qui du reste s’en tamponnaient l'oeil : “Rappelez-vous que ça va barder un sacré coup en Pologne. Je connais les Polonais. Ça, c'est des soldats”. Quant aux premiers communiqués français, ils étaient d'un laconisme compassé, strictement administratif. Nonobstant son masque à gaz, Maurras promenait toujours une mine de funérailles, qui jurait étrangement avec le martial clairon de ses papiers. Je le revois au second soir de la guerre, feuilletant d'une main lasse une montagne de dépêches, repoussant le paquet d'insanités des journaux et murmurant avec accablement : “Si tout cela avait seulement le sens commun !” Hélas ! pourquoi faut-il qu’un autre Maurras, entièrement guindé et falsifié, ait jugé nécessaire d'étouffer la cruelle lucidité de celui-là ? J'étais allé faire connaissance avec la censure, gîtée rue Rouget-de-Lisle, à l’hôtel Continental. Des messieurs, costumés en capitaines de corvette, en commandants de chasseurs à pied ou de cuirassiers, trônaient et s’agitaient aux quatre coins de cet énorme garni, aux meubles fatigués et vulgaires, sentant le mégot, déjà souillé comme si cinq générations d'étudiants eussent ciré leurs chaussures aux rideaux. Cette nuit-là, je venais de m'endormir, un peu avant quatre heures. Les sirènes de la première alerte retentirent. On avait eu tout le temps de s'y préparer. La surprise n’en était pas moins fort désagréable. Des quantités d'exercices de la paix nous avaient habitués à ce hululement. Mais à cette heure louche, trouant les ténèbres et le silence, il était à souhait apocalyptique. Dans son lugubre crescendo surgissaient soudain toutes les menaces de l'inconnu, toute l'horreur nocturne du tocsin sonnant à la catastrophe et décuplé par la machinerie du siècle. Je pris soin de noter candidement sur mon cahier cette minute qui pouvait être historique et je descendis à tâtons de mon sixième. Le vestibule de ma bourgeoise maison était rempli d'une bousculade confuse. Dans l'ombre, des flics vociféraient, brandissaient le poing : “Ceux qui ne descendent pas à la cave y seront pour moi des suspects”. On avait la brusque révélation d’une race nouvelle, les chefs d'îlots, honorables sexagénaires chargés de manifester leur patriotisme en jouant aux caporaux en veston parmi leurs contemporains, et qui se ruaient avec un enivrement hagard à un aussi délicieux devoir. Un troupeau humain s'empilait dans le corridor de la cave, le nez au mur. La concierge poussait des clameurs entrecoupées de sanglots. A la lueur d'une lampe électrique, j'aperçus un capitaine de coloniale, blanc comme un spectre et qui claquait des dents. Je regrimpai bien vite, écoeuré, à mon perchoir. Je m'accoudai au balcon. Au-dessous de moi, dans cette glauque fin de nuit, je devinais l'énorme ville muette, sans une lumière, et cependant tout entière éveillée, à croupetons dans les ténèbres et dans la peur. Avoir fait ça de Paris ! Une fureur impuissante m'étranglait. Je désespérais des hommes. Quel monstrueux et grotesque fléau était sur nous ! Diurnes, nocturnes, d'autres alertes suivirent presque aussitôt, mais tournant au vaudeville. On faisait tout à coup connaissance avec les mitrailleuses, crépitant à deux heures du matin, mais il se révélait un peu plus tard qu'elles avaient tiré sur l'avion de la Préfecture. On découvrait que l'autorité militaire faisait mugir les sirènes pour un avion isolé qui patrouillait à quelque trois cents kilomètres. La principale inquiétude devenait de savoir si à ce compte les Parisiens trouveraient encore deux heures de sommeil consécutif. Au soir, dans le joli ciel pale de cette fin d’été, on voyait s'élever solennellement, entre le Champ-de-Mars et les Champs Elysées, une demi-douzaine de ballons captifs. J'apprenais, non sans surprise, que ces engins constituaient un “barrage” de saucisses, et que l'on attendait des six ficelles ainsi tendues qu'elles arrêtassent l'assaillant. J'avais accompagné jusqu'à Senlis un bourgeois de l'Action Française, l'homme de la rue de Marignan, réformé, cossu et d'un bellicisme gaillard. Nous roulions dans une somptueuse vingt chevaux de grand sport. En traversant Saint Denis, nous croisâmes un bataillon d'infanterie coloniale qui allait s'embarquer. Les troupiers paraissaient déjà harassés, suant sous le barda de campagne et les cuirs battant neuf. Chacun portait une pivoine ou une rose. Mais les civils les regardaient passer d'un air morne. Il n'y avait aucun attroupement. On ne pouvait partir plus platement pour la guerre. Je songeais aux premiers tués, ceux qui font des cadavres en ceinturons jaunes et en capote aux plis tout neufs. Je me penchai, j’esquissai un signe amical vers les marsouins. Mon bourgeois m'arrêta précipitamment, en donnant un énergique coup d'accélérateur. Un mot dru aurait pu répondre à notre bel équipage et nos mines florissantes. Les gens convenables n'acclamaient pas de si près le prolétariat guerrier. Nous refaisions la route où avaient galopé en septembre 1914 les avant-gardes allemandes. Une borne, à l'entrée d'un petit sous-bois, indiquait la pointe extrême de leur avance : vingt kilomètres de Paris, quinze minutes de rapide. De là, les cavaliers de von Kluck avaient pu voir les toits de la banlieue, d'un peu plus haut la Tour Eiffel. Je me saturais de ces pensées, j’avais un petit frisson rétrospectif. Mais mon compagnon, très désinvolte, souriait à ces souvenirs anachroniques. A Senlis, nous allâmes rendre visite au Père Supérieur des Maristes, à qui mon patriote devait bientôt confier son fils. Le collège gardait glorieusement une balle de la bataille de la Marne, fichée dans la soie verte du Tableau d'Honneur. Devant ce trophée, on s'entretenait avec une sérénité enjouée de la nouvelle guerre :
En attendant, ce fauve aux abois tenait assez bien la campagne. Le même soir, j'essayais de tracer une ligne des opérations de Pologne sur la carte. En vérifiant mes repères avec les noms du dernier communiqué de Varsovie, je vis que je m'étais trompé partout de quinze lieues au détriment des Fritz. Leur avance, en moins d'une semaine, atteignait deux cents kilomètres. A l'heure qu'il était, ils devaient se battre aux portes de Varsovie. Je notais : “La Pologne apparaît fichue. De la Prusse orientale, de la Slovaquie, les Allemands peuvent la prendre de travers, de revers selon leur bon plaisir”. Une rouge colère me montait aux yeux : “L'incurie, l'anarchie slaves ont certainement joué un rôle capital dans ce désastre. Tous les généraux sont des politiciens. Conduire au feu plus d'un million d'hommes est certainement une tâche très au-dessus de ces orientaux romanesques, brouillons, bravaches d'une incommensurable vanité. Le nom de Weygand, qui les tira d'affaire en 1920, est exécré dans ce pays. “Nous avions choisi cette Pologne pour ligne de résistance au germanisme à l'est. C'était une politique. Mais il fallait que la ligne existât, qu'on y travaillât. Il devait être naturel de dire aux Polonais : “Si vous n'acceptez pas secours et conseils, nous nous désintéresserons de votre sort” Bonnes âmes, nous en étions encore à nous figurer qu’une mission militaire française bien conditionnée, avec brevetés de l’Ecole de Guerre et techniciens des chars, aurait sauvé les polonais, Les éminents stratèges qui depuis une semaine avaient occupé leurs emplacements de combat dans tous les journaux, conservaient devant cette déconfiture un magnifique sang-froid. La mémoire de Joffre et de Foch habitait leurs âmes, leur dictait le mot de la situation : “Pas d'affolement ! De quoi s'agit-il ?” Ces hommes étincelants de science se chargeaient de découvrir “le sens du recul”. Car, bien entendu, seul le profane ignare pouvait conclure : “Les Polonais foutent le camp”. M. Lucien Romier, prince des économistes, se révélait un imbattable virtuose dans cet élégant vocabulaire où toujours l'ennemi s'efforce, tente, esquisse. Il concluait, inaugurant le plus solide truisme de cette guerre, qu'en somme les Allemands avaient un sérieux retard sur leurs plans. Le général Duval, retroussant crânement ses manches devant les deux rubriques quotidiennes et les deux hebdomadaires qui l'accablaient du coup de presque autant de copies que M. Paul Reboux, décrivait la position d'arrêt prévue par les Polonais et où ils allaient “opposer une résistance définitive”.
On ne pouvait certes point y contredire en mesurant le chemin que venaient de parcourir ses troupes en moins de huit jours.
Je n'en croyais pas mes oreilles. J'avais relu trois fois le texte. M. Giraudoux était bien formel. L'écrivain le plus délié des lettres contemporaines nous donnait comme réconfort la certitude que les Polonais venaient de commettre la plus lourde bêtise en se battant sur le pire terrain, dont par surcroît ils se faisaient déloger en un clin d'oeil. Un goitreux de montagne en fût resté béant. Mais M. Jean Giraudoux développait sa thèse, Jérôme Bardini en face des Panzerdivisionen, flanqué du diplomate confit dans la plus parfaite orthodoxie démocratique. Pourquoi l'état-major polonais avait-il accepté une bataille perdue d'avance ? “Les raisons en sont simples. C'est que les Polonais sont comme nous. Ils ne font pas la guerre allemande. Ils font ce que nous avons fait en 1914, ce que, nous allons faire, une guerre personnelle, ils font leur guerre, la guerre polonaise. “Ils pensent que, dans la façon même de se battre, il y a une morale. Ils pensent... que la guerre elle-même a des devoirs de symbole et d'enseignement qui lui permettent d'être fructueuse et victorieuse au delà de toute contingence (le tiers du pays perdu, l’invasion, la retraite a toutes jambes : M. Giraudoux voit vraiment les choses de haut, du domaine des purs esprits). Nous n'avons pas à adopter en matière stratégique, les principes de la guerre hitlérienne (ah ! pour cela, nous l’avons supérieurement démontré !) ; puisque la guerre nous est imposée, nous ne la réduirons pas à une équation de poudre, d'acier et d'ypérite”.
Les grosses caisses des journaux tonnaient en l'honneur de Rydz-le- Victorieux, Rydz-Smigly, le grand général aquarelliste. A l'Action Française, Maurras s'évertuait à croire que les Polonais jouaient au plus fin, qu'ils se donnaient “le temps d'achever, de préparer leur ligne”. Le bon M. Pujo, vieil enfant barbu, avait la foi pure des doux âges, que j'offusquais fort en lui annonçant que les Polonais étaient cuits, qu'ils n'avaient même pas été capables de livrer une bataille proprement dite. Pujo pensait bien au contraire que Rydz-Smigly emmenait les Allemands dans une nasse et qu'au reste la prochaine saison des pluies arrangerait tout. Pour moi, si j'étais furibond du contraste entre la jactance homicide de ces maudits Slaves et leur piteuse déconfiture, celle-ci m'inspirait aussi une satisfaction secrète. Je n'arrivais pas à éprouver le moindre regret devant leur déroute manifeste, mais plutôt une sorte de bizarre et vengeur plaisir à voir le triomphe de la force habile et dirigée, de la seule cause qui me fût intelligible. Quant au peuple, il suivait d'un oeil très détaché cette aventure lointaine, dont il ne rapportait à soi aucune conséquence. Il conservait l'oeil sec devant les proses les plus flamboyantes d'épithètes pathétiques et justicières sur Czenstochowa et autres lieux. Il faut dire que cette littérature ne respirait qu'une médiocre sincérité. Seuls quelques archivistes conservaient un souvenir de la polonophilie romantique. Les folliculaires avaient appris de la veille l'existence de la Lourdes polonaise. Les Juifs et assimilés ayant obtenu de la Pologne ce qu'ils voulaient, la guerre, se seraient bien malaisément tiré une larme pour les madones et les boys scouts de ce pays papiste dont ils vitupéraient trois mois avant entre eux la férocité réactionnaire et antisémite. Puisque la publicité juive avait toujours passé la Pologne sous silence, quelle idée voulait-on que les lecteurs de Paris-Soir eussent sur elle ? J'étais nanti depuis l'année précédente, je l'ai dit, d'un fascicule de mobilisation bleu. J'ignorais tout des catégories militaires à quoi correspondait ce carton, sinon qu'il m'assurait quelque répit. Je ne doutais pas qu'avec mon âge et ma santé ce délai pût aller au delà de trois ou quatre semaines. Mais les circulaires m’apprenaient qu'il n'en était rien. La phalange des fascicules bleus constituait apparemment une réserve privilégiée, admise à garder ses pantoufles et à hanter ses lits conjugaux en attendant l'heure incertaine où il lui faudrait boucher les trous. Quelques commères habiles à supputer la valeur guerrière des mâles avaient bien manifesté sous mon nez, durant les premiers jours, une surprise véhémente de ne point me voir encore en kaki. Le nombre des civils jeunes et florissants que l'on croisait à chaque pas dans Paris eut bientôt raison de ces petites manifestations. Mais mon fascicule bleu me causait de nouveaux tracas. J'avais ce goût un peu particulier d'aimer l'armée et je sens que la déroute elle-même ne m’en a pas guéri. Non point, il s'en fallait de tout, que j'eusse rapporté de mes chefs militaires une image prestigieuse, mais j'affectionnais le soldat. Je gardais de mon service, au 150e d'infanterie en Rhénanie, un souvenir délicieux. Le temps assez bref de ce service, trop bref pour que je prisse même le moindre bout de galon, n'y était sans doute point étranger, non plus que la vie d'amateur en treillis que j'avais su m'organiser dans notre caserne de Diez-sur-la-Lahn, laquelle était une ancienne école de Cadets prussiens. Il n'importe. Les capitaines, les commandants étaient tous autour de moi d'anciens sous-offs de la Marne ou de Verdun, bornés, à dégaines de gendarmes sur le penchant de la retraite. Mes adjudants s'étaient révélés conformes aux plus solides traditions. Mais leurs sévices pesaient bien légèrement dans ma mémoire, au regard de la chiourme ecclésiastique où l'inquisition et la férule des Pères avaient tyrannisé pendant quatre ans mon enfance. J'avais bientôt oublié les mornes journées de quartier pour ne me rappeler que la bonhomie fraternelle des moeurs, leur saine truculence et la grand' route des manoeuvres. Je tenais que l'état de simple soldat était encore un de ceux où le citoyen français du XXe siècle se gâtait le moins, où il retrouvait le plus de naturel et de vérité. J'aimais les mitrailleuses, les mousquetons, le tir. J'étais passionnément curieux du métier des armes, parce qu'il répond aux plus vieilles lois de cette terre. J'avais toujours été friand des mémoires, des carnets, des historiques de la Grande Guerre, j'avais relu au moins deux fois les plus médiocres récits de poilus, les études les plus spécialisées. Que La Revue de l’infanterie ou de l’artillerie me tombât entre les mains, je m'y plongeais toute affaire cessante. Je connaissais sur le bout des doigts les garnisons de tous les régiments de France, leur passé et les couleurs de leurs fourragères, l'effectif, l'armement, le matériel d'un bataillon de chars selon le type, aussi bien que d'un groupe de reconnaissance ou d'un escadron d'autos mitrailleuses. J'étais même assez comiquement célèbre pour cette érudition martiale. Tout cela ne m'avait point embarrassé un seul instant pour exécrer la guerre qui venait, mais, une fois la catastrophe consommée, me destinait assez mal à la vocation de fascicule bleu. J'étais étrangement partagé entre la répulsion que m'inspirait cette guerre absurde, décidée par l'étranger, qui avait tant de chances d'être funeste à mon pays, et mon image surgissant tout à coup de poilu casqué, chantant à pleins poumons une vieille marche gauloise au premier rang d'une compagnie de biffins. La puérilité de ces frémissements ne m'échappait pas, mais je n'arrivais pas à m'en défaire. Le 11 septembre, je dînais dans un restaurant de la rue Marbeuf, avec un charmant garçon de mes amis, quelque peu médecin, jouisseur comme un chat, passionné de littérature, plein de talent, mais sans doute trop hanté de la phobie du déjà écrit pour avoir rien achevé jusque là, ayant voltigé autour de toutes les esthétiques, lubies et angoisses de l'entre-deux guerres, un peu irritant parfois, mais assuré depuis des années de mon affection. Il était présentement réformé pour une bénigne et très ancienne ombre au poumon. Fort guilleret, il me lisait à tue-tète une grosse blague de carabin piquetée de quelques colifichets surréalistes qu'il venait de lâcher sur le papier. A trois tables de nous, un artilleur solitaire dans la tenue du grand départ, écoutait ces facéties d'un air assez sombre. Je ramenai assez brutalement notre propos sur la guerre. Mon ami me confiait sans détours qu'elle était pour lui comme un accident sanglant survenu devant ses yeux, et dont il se hâtait de chasser l'image pour ne pas déranger son confort mental et sensuel. Il manifestait la plus extrême surprise de me voir à ce point éprouvé par l'événement. J'apercevais facilement qu'il me le reprochait comme une faiblesse, une vulgarité d'esprit. Il se scandalisait franchement d'apprendre, qu'averti comme je l'étais des ressorts et de l'insanité de la guerre, je pusse mettre en balance une embusque facile et mon départ dans une unité de combat. Il ne concevait pour lui et pour les hommes de quelque mérite qu'une seule attitude : tourner résolument le dos à cette affreuse bourrasque et Evoquer le printemps avec sa volonté. Je répliquai avec humeur et en chauffant mes arguments ; je découvrais mieux leur sincérité et leur force. Je pensais depuis toujours, comme le dragon Stendhal que le baptême du feu était la perte d'un pucelage aussi nécessaire que l'autre. De tous mes amis, personne sans doute plus que moi ne s'était aussi longuement interrogé sur cette étrange épreuve, attirante et terrible, ne s'en était fait plus de tableaux, n'avait attaché plus de prix à la façon dont il pourrait la franchir. Si je devais rester seul à l'ignorer, ce serait une singulière lacune pour un mortel de notre aimable siècle. Quelle que fût la guerre, elle valait d'être vécue et méditée en soi. Je ne saurais m'y dérober sans être infidèle à ma “Weltanachanung” et à mon propre tempérament. Les lecteurs me pardonneront ce petit croquis psychologique. Je ne l'aurais pas conservé dans ces pages, si je ne pensais que plus d'un d'entre eux s'y reconnaîtra. Il montre assez bien en tout cas quel curieux circuit notre vieux sang de race militaire pouvait parcourir pour brouiller les têtes les plus positives. Mais la démocratie nous rappelait bientôt qu'elle avait abâtardi jusqu'à la guerre. Pour la Pologne, les vieux généraux à stylographes s'accrochaient encore à des espoirs de manoeuvre, voulaient découvrir que l'armée de Rydz-Smigly avait l'avantage de la concentration, et dans leur incapacité à percevoir même la forme de cette guerre mécanique, jugeaient les offensives allemandes décousues. Leur encre n'était pas séchée qu'ils avaient déjà deux jours de retard sur le cyclone motorisé de la Wehrmacht. On ne savait ce que les “Panzer” pulvérisaient le plus vite, leurs pronostics ou les derniers fétus de bataillons polonais. Existait-il encore seulement un Rydz-Smigly ? Cependant, le Conseil Suprême franco-anglais, avec Chamberlain, Daladier et Gamelin, tenait sa première séance et annonçait en héroïque fanfare : “La réunion du Conseil Suprême a complètement confirmé la ferme résolution de la France et de la Grande-Bretagne de consacrer toutes leurs forces et toutes leurs ressources au conflit qui leur a été imposé ; elles sont décidées à donner à la Pologne, qui résiste avec tant de bravoure à l'invasion brutale de son territoire, toute l'assistance en leur pouvoir”. Dans le moment où l'univers apprenait ces chevaleresques serments, les Allemands, ayant conquis en douze jours la moitié de la Pologne, dépecé et concassé toute son armée, franchissaient la Narew et la Vistule en poussant devant eux les informes débris de la déroute. Le dernier carré polonais s'enfermait pour l'honneur avec une semaine de vivres et de munitions dans Varsovie complètement investie. En guise de secours, le vaillant Gamelin commençait d'écorner quelques petits postes d'avant-garde sur la ligne Siegfried. Pour les Anglais, ils se prévalaient d'un glorieux raid aérien sur l'Allemagne, où ils avaient bombardé le peuple avec trois millions de tracts antihitlériens. Il est vrai qu'une nouvelle alliée rejoignait notre camp. D'une chambre d'hôtel londonien, par la bouche de l'intrépide M. Benes, la Tchécoslovaquie venait de déclarer la guerre à l'Allemagne. “Toute l'assistance en leur pouvoir...” Les démocraties tenaient parole. Cette fois, elles avaient tiré le glaive flamboyant du droit et de la morale, exécuté la terrible menace. Pourtant, le résultat valait celui des solennelles protestations et des condamnations juridiques. Chaque jour qui passait écartait un peu plus notre grande terreur, l'armée française jetée en masse pour rien, à l'abattoir sur la ligne Siegfried. Il semblait bien que l'état-major reculât devant cette suprême folie. C'était la sagesse, mais aussi une sagesse piteuse, un aveu lamentable d'impuissance. Le soulagement que l'on éprouvait ne nous dissimulait point le grotesque de notre posture. Nous nous posions en gendarmes du monde. Mais la maréchaussée démocratique flanquait des coups de bâton sur un mur d'acier tandis que derrière ce mur, après l'avoir élevé tout à loisir, les brigands perpétraient leurs cent dix-neuf coups en parfaite quiétude. Nous ne faisions pas la guerre. Nous la singions. Il fallait que le régime nous réservât cette dernière surprise. Si fort que nous pussions le mépriser, nous avions imaginé la guerre comme une tragédie à quoi il essayerait au moins de se hausser. La guerre était survenue et il dévalait encore beaucoup plus bas. La grande alarme, l'état de siège, la censure servaient à resserrer les plus infâmes confréries maçonniques, à exécuter une entreprise inespérée de dédouanement. Toute la canaille de 1936, du Front Populaire, des Loges, des synagogues, ayant enfin muselé ses adversaires au nom des devoirs sacrés, se réinstallait hardiment dans ses fonctions et ses prérogatives. En un tour de main, la censure était devenue une annexe de la Ligue des Droits de l'Homme et du Grand Orient. Depuis quinze jours que le canon tonnait, la grande affaire de nos hommes d'Etat avait été le remaniement du cabinet que les circonstances permettaient de s'offrir, sous la couverture rituelle de l'union nationale. On avait pu remettre ainsi en circulation le nom de Léon Blum dans la liste des ministrables, sans que le plus menu souffle d'opposition se levât. Le grand ministère tricolore s'était constitué enfin par la rentrée en scène d'une des plus burlesques nullités, d'un des plus stupides malfaiteurs de la République, Yvon Delbos. Georges Bonnet, le seul homme raisonnable de la veille, se voyait limogé, et l'on offrait son fauteuil à l'échine d'une venimeuse et obtuse crapule, le belliciste chrétien Champetier de Ribes. Choix particulièrement opportun : il ne nous restait plus d'autre liberté de manœuvre diplomatique que du côté de Mussolini. Champetier de Ribes, antifasciste haineux, en exécration à Rome, claquait derrière lui la porte italienne à grand et insultant fracas. La bande traîtresse et imbécile du Quai d'Orsay raffermissait son pouvoir. “Nous sommes depuis quinze jours, écrivais-je, dans une guerre de politiciens, et les pires dont notre affreux régime ait accouché. Nous avons été entraînés dans cette tragédie par tout le poids, avec tout le poids de leur ignorance, de leur bêtise, de leur sectarisme. Lancés dans le gouffre, nous ne parvenons pas à nous débarrasser de ce boulet pour remonter à la surface, être libres de nos mouvements, voir clair. Nous réunissons toutes les conditions pour descendre jusqu'au fond”. Quand on brossait devant eux ce tableau politique et qu'on s’en indignait, d'honorables imbéciles, représentant une légion de citoyens, répondaient :
Nous étions quelques-uns à savoir que ce moyen ne pouvait porter qu'un nom, la paix et que cette paix n'allait point tarder de nous être offerte par le chef victorieux du Reich. Je notais le 17 septembre dans mon cahier ces lignes qu'on me permettra de recopier avec une légitime satisfaction : “Avec la clique sanglante qui nous mène en trébuchant et bafouillant à d'affreuses catastrophes, le moindre mal serait certainement de répondre aux prochaines propositions de paix de Hitler. S'attaquer au germanisme, le réduire à merci, c'était fort bien. Mais l'incompétence, le sectarisme des politiciens ne nous le permettent pas... Puis, notre retraite serait un échec de taille à créer un remous intérieur terrible pour le régime. Beaucoup d'espoirs pourraient renaître. Et cet échec ne serait pas, malgré tout, une défaite militaire ou une saignée fatale.” Mais je savais trop bien que ces conséquences mêmes rendaient purement chimérique une telle issue. Il n'était dans le pouvoir d'aucun citoyen de mettre en oeuvre ce patriotisme pacifique, le seul qui fût utile, ni même de lui donner un commencement d'expression.
CHAPITRE XI “ POURQUOI TE BATS - TU ? ” Les événements se déroulaient avec cette rigoureuse logique qui rendait leur prédiction si aisée pour les “ Hitlériens français ” de mon espèce. Varsovie se cramponnait dans son agonie. Ces Slaves se retrouvaient dans le romantisme désespéré comme dans leur élément familier. Ils se mettaient à savoir mourir, dès l'instant où cela devenait tout à fait inutile. Ils ne savaient même rien d'autre. Les Russes entraient en Pologne à leur tour, précipitant encore le dénouement. Les propositions de paix du Führer ne se faisaient pas attendre. La presse anglaise leur trouvait une bien suave explication. Hitler avait refusé la paix en août parce qu'il possédait alors l'avantage de la force. Il souhaitait la paix maintenant qu'il avait des adversaires plus forts que lui. Les Varsoviens, en effet, pouvaient en témoigner. J'observais que Hitler s'en prenait uniquement aux ministres anglais, ne parlant de la France que pour répéter qu'il n'avait point de revendications à son endroit. Il la situait, ainsi fort exactement à sa vraie place de domestique docile. Goering quelques jours auparavant tenait déjà le même langage. Nous étions quelques-uns à Paris qui ne disions rien d'autre en somme. Il y avait tous moyens de s'entendre. Les démocraties les repoussaient avec le plus majestueux mépris. Ce noble geste accompli à la face du monde, les justiciers rentrés dans leurs conseils se trouvaient devant le plus singulier embarras. On se battrait donc irrévocablement, sans trêve ni merci. On en prenait le serment farouche. Mais cela ne réglait point deux fichus détails qu'il était véritablement difficile de négliger : on ne savait plus du tout où l'on pourrait se battre et guère davantage pourquoi l'on se battait. Le premier point, devant le peuple, pouvait être encore escamoté dans la grande nébuleuse du secret militaire. Le second réclamait impérieusement d'être éclairci. On avait entrepris la guerre pour garantir la Pologne : la Pologne venait de défunter de mort subite, expédiée au trépas par ses valeureux protecteurs. Quels desseins les altières patries des “hommes libres” poursuivaient-elles donc encore ? Certain apôtre, à Radio Stuttgart, répandait bien sur ce sujet des propos fort cohérents et volontiers écoutés, où le “business” anglais tenait invariablement la vedette. On ne pouvait laisser sans réplique ces impertinences. Les voix officielles y paraissaient assez malhabiles. Le malheureux Daladier, avec son sens infaillible de la gaffe, éprouvait le besoin de nous avertir qu'il n'était pas le “conducteur de masses fanatisées” (hélas ! nous nous en doutions) et s'élançait dans un parallèle entre le moral du soldat français “sachant pourquoi il combattait” et du soldat allemand, supposé ignorant ou dévoré d'incertitude. Autant valait parler de cornes chez Boubouroche. Mais nos glossateurs professionnels, heureusement, étaient là. Dès l'instant qu'il s'agissait de cogiter à vide, de brasser les conditionnels et de promouvoir une querelle de nuages, on pouvait leur faire pleine confiance. On sait que dans cette épique bouffonnerie, mon vieux maître Charles Maurras, devait se distinguer au premier rang. J'ai dit que le déclenchement de la catastrophe l'avait trouvé écrasé et révulsé de dégoût. Mais bientôt nous le vîmes se ragaillardir, son oeil rallumé, sa barbe relevant de la pointe. Maurras venait de ressortir de son tiroir à théorèmes la règle d'or de la division des Allemagnes. La victoire anglo-française ne pouvant être mise en doute, il importait de savoir à quoi on l'emploierait. Ce serait à décoller “les tronçons du serpent”, à refaire l'Allemagne des traités de Westphalie. Selon sa méthode accoutumée, Maurras, par les voies d'une inflexible logique, rejoignait dans les chimères les songe-creux les plus attendrissants. Avec un pareil objectif, le maître pouvait attendre les événements de pied ferme. Il avait du pain sur la planche. Dix ans de guerre ne seraient point de trop pour l'aider à pourfendre ses armées de contradicteurs, à argumenter avec les incrédules, à rallier les tièdes, à entretenir les convaincus. Outre la France, il s'agissait d'endoctriner quelque quarante-cinq millions de Britanniques dont deux cent cinquante à trois cents avaient bien entendu prononcer les noms de Bainville et de Maurras, de se faire en Amérique de sérieux alliés, de convertir aux postulats de la politique pure toute la banque et tout le négoce de l'univers anglo-saxon, de neutraliser la juiverie entière, de lui arracher tous les bénéfices de sa guerre sainte, enfin de susciter les consentements et les complicités indispensables parmi quatre-vingt millions de Germains. Ce fut une campagne grandiose. Il y avait les découpeurs intégraux et les découpeurs sous conditions. M. Maurice Sarraut, de la Dépêche de Toulouse, voulait bien prélever une République rhénane, mais hésitait à charcuter l'ensemble du corps allemand. Maurras faisait le compte des rondelles nécessaires, et comme l'arithmétique n'a jamais été son fort, en découvrait tantôt vingt-six, tantôt vingt-cinq, tantôt vingt-huit. On disputait avec une âpre passion les contours du futur “puzzle”. D'ardents néophytes proposaient de regrouper tous les catholiques allemands dans le même Etat, avec Vienne pour capitale. Maurras reprenait énergiquement ces amateurs. Jour de Dieu ! Ils démolissaient le Reich des Hohenzollern pour refaire l'Empire de Charles Quint ! Non, mieux valait “faire” la Bavière, le Wurtemberg, le Hesse-Nassau, la Saxe. Avec l’Autriche, la Hongrie, la Bohème, la Pologne fédérées et remonarchisées, on formait un grand rempart latin et catholique. Car le Polonais silésien de Kattowice était inscrit sans discussion au club des civilisés, d'où l'on excluait avec quelle rigueur l'Allemand silésien de Breslau. Maurras raillait les démocrates qui voyaient la guerre achevée par le soulèvement du prolétariat allemand contre Hitler. Mais il brandissait avec enthousiasme une proclamation à la Bavière, due à je ne sais quel doux maniaque munichois, où il était dit le 28 août 1939 : “Bavarois, l'heure de la décision est arrivée ! Proclamez votre indépendance de la Prusse ! Si les hostilités ont déjà commencé, déposez les armes et proclamez votre indépendance. Cet acte de votre libération et de votre indépendance sera consacré par l'arrêt des hostilités.” On enregistrait chaque jour les progrès de la croisade. On avait l'adhésion de la Vigie de Dieppe, du Journal de Saint-Germain, mais aussi de M. joseph Caillaux, des allusions favorables jusque dans Paris-Soir et les louanges de M. J.-E. Bois dans Le Petit Parisien. Pour M. Colrat, ce n'était peut-être pas l'unité allemande qu'il fallait détruire, mais la contexture de l'Allemagne. Maurras moquait un peu cette prudence serpentine. Mais il avait une grande joie. Dix-huit lecteurs londoniens du Picture Post accueillaient favorablement la thèse des Allemagnes, qu'ils venaient de connaître par la lettre d'un brigadier français du train. Toutefois, il ignorait le succès le plus vif, et de très loin, que remportait au même instant cette offensive, les cent cinquante mille exemplaires vendus dans les Allemagnes mêmes d'une traduction de Jacques Bainville par le professeur Grimm, curieux de montrer quelques Français d'après nature à ses compatriotes. La censure rognait cruellement ces proses charcutières, si peu conciliables avec l'orthodoxie républicaine. Le débat s'échauffait : “Avec votre redistribution des Allemagnes, disaient les anti-maurrassiens, vous surexcitez et vous cimentez encore là-bas le patriotisme de l'unité...” ce qui n'était pas tellement mal pensé. A quoi Maurras répliquait : “ Avec vos diatribes contre I'hitlérisme et lui seul, vous préparez le culte de Hitler héros et martyr”. Kerillis et les judéo-cagots de l'Aube ou autres lieux, jaloux de cette surenchère patriotique, criaient que Maurras était un provocateur et que tout son vacarme travaillait encore pour Hitler. On se partageait tumultueusement les vedettes de l'émigration allemande. C'était à qui aurait son bon traître, son allié tudesque garanti grand teint. Les démocrates et les juifs exhibaient les anciens nationaux-socialistes Otto Strasser et Rauschning, Fritz Thyssen, repêchaient et promenaient pompeusement les vieux cafards du “Centrum”, les Wirth et les Brüning. Maurras pourfendait un par un ces Boches indébochables. Le traître de son goût était un abbé du nom de Moenius, fédéraliste germain, ancien directeur de la revue Allgemeine Rundschau, qu'il me pressa d'aller ausculter de sa part. Je le dénichai au fond d'un hôtel délabré de la rue Bonaparte, dans une chambre de bonne qui sentait le seau à toilette et le culot de pipe. Il n'y a pas de déshonneur, au contraire, dans la dèche pour les prophètes politiques. Mais la foi de Moenius paraissait bien tiède pour que l'on pût s’imaginer une nouvelle Germanie naissant entre ces quatre murs crasseux. Il me confia sans détours que Maurras commençait à rêver debout et que les morceaux des Allemagnes tenaient, ma foi ! fort bien ensemble, ce qui n'était pas, on me permettra de le dire, une révélation pour moi. “Maurras a de très belles idées. Mais il ne connaît pas un mot de l'administration allemande, de l'économie allemande. On débitera l'Allemagne en dix ou cent tronçons qu'ils auront une tendance invincible à se rejoindre. Il faudrait détruire vingt-cinq Prusses”. Le grand souci de l'abbé monarchiste, ultramontain, était surtout que les armées de la République démocratique et libre-penseuse flanquassent une pile définitive à l'anticlérical Hitler. Il se réjouissait sans la moindre vergogne : “Les soldats français sont heureusement admirables, meilleurs qu'ils n'ont jamais été.” Lorsque je rapportai les propos désenchantés de Moenius à Maurras, comme ils ne lui convenaient pas, il décida d'un air fort désinvolte que cet abbé avait les yeux trop fixés sur des détails allemands pour se représenter l'ensemble, qu'au demeurant on ne savait jamais pour qui travaillaient ces Teutons. Son ignorance des traits concrets les plus élémentaires de l'Allemagne et du national-socialisme était si fabuleuse, si préjugées, livresques, naïves et systématiques les notions qu'il voulait s'en faire, que toute discussion de bonne foi était inutile. Je songe aux chefs allemands qui, de l'autre côté du Rhin, trouvaient dans le même courrier la plus péremptoire formule du désossage maurrassien et le dernier état de nos chars et de nos avions. Les échos de leurs vastes rires ne sont sans doute pas perdus pour toujours. Les pitreries que nous venons de vivre sont dignes d'engendrer des épopées, lorsque le temps les aura stylisées et décantées, et d'inspirer à nos arrières-petits-enfants de nouvelles figures de Quichotte, de Panurge et de Picrochole. Pour nous, les fantaisies du Maurras de 1939 manqueront toujours d'humour. Notre admiration et notre affection, plus fortes jusque-là que nos plus amers reproches, nous faisaient bien sentir la faute irréparable envers lui-même qu'il avait commise en ne brisant point sa plume le 1e septembre. Un Maurras, après sa magnifique bataille pour la paix, ne participait pas à une telle guerre sans déchoir, sans se ravaler aux dimensions des ignobles petits bonshommes qu'il avait si bien fustigés et dépiautés. Retiré à Martigues, il fût devenu le sage de la Patrie, l'un des phares de l'Europe, il se fût gardé à la France de ce surlendemain dont il faudrait bien que l'heure sonnât et point en bourdon de victoire. Cet orgueilleux venait de briser de ses mains sa statue en se pliant aux rites dégradants de la mobilisation jacobine. Les scrupules qui le commandaient étaient probablement honorables. Mais ils n'appartenaient plus à un véritable homme politique. On ne pouvait s'empêcher de penser aussi que ses habitudes l'avaient tenu plus encore peut-être, et qu'il était entré dans la guerre avec tout le poids de sa prose, parce qu’il ne lui était plus possible de changer sa vie et de tarir la source d'encre de son article quotidien. Maurras n'engageait point que lui. Il venait de raccommoder le système des Allemagnes parce que cette justification lui était indispensable à ses propres yeux, qu'il lui fallait un certain nombre de clous où suspendre ses syllogismes. Mais en même temps, il fournissait à un certain nombre de garçons confiants et braves, à tous les vrais combattants nationalistes, de superbes raisons de se faire casser là figure qui ne valaient réellement pas un sou de plus que celles de M. Julien Benda et de l'emministré Giraudoux. Cette escroquerie qu'il ne s'avouerait jamais était atroce. Périssent trois millions de jeunes hommes, l'espérance maurrassienne luirait sur cet holocauste avec une sinistre loufoquerie. Le vieux lion d'écritoire avait de splendides mouvements de révolte, de fureur ou de magistrale ironie, Le sarcasme ne quittait plus sa bouche. Il fallait le voir lisant les pitoyables répliques des officiels français aux discours de Hitler : “Quels clercs d'avoués !” Je lui disais comment certains prolétaires parisiens distinguaient, avec un froid bon sens, les vrais responsables du cataclysme chez nous. Les cheveux hérissés, il me répondait en martelant chaque syllabe d'un coup de poing : “Oui, oui ! mon seul espoir pour ce pays, désormais, c’est la Commune blanche.” Mais si l'on profitait de ces vigoureuses “sorties” pour lui arracher son dernier mot sur la guerre, il se reprenait toujours : “Le vin est tiré, il faut le boire. Nous n'avons plus maintenant qu'un devoir : celui de nationaliser cette guerre qui est si peu nationale.” Inutile dès lors de lui représenter la vanité d'une pareille entreprise, au milieu de tous les Juifs, de tous les Anglais, tous les maçons de l'univers, avec Daladier, Albert Lebrun, Yvon Delbos : il avait refermé son sophisme sur lui, il était inaccessible. Si Maurras avait su employer le quart de sa ténacité, de ses ruses, de ses arguties à réserver un étroit sentier à l'idée de paix, on ne peut trop savoir ce qu'en eussent été les conséquences, de toute façon les cas de conscience qu'il eût dénoués, les alliés qu'il se fût acquis. Mais je l'ai déjà dit : ce pouvait être le fait d'un vrai grand homme, ce ne pouvait être le sien. Depuis la cynique entrée des Russes en Pologne, la principale inquiétude du gouvernement français était de ménager le Kremlin. Notre diplomatie avait plus que jamais pour grande pensée de rallier les bolcheviks à notre camp. On comprend aujourd'hui à quel point Londres lui dictait tout. La veille du franchissement de la frontière par les Rouges, nos soviétomanes les conjuraient affectueusement de réfléchir, de bien peser qu'ils avaient encore le temps d'accourir comme les sauveteurs de la Pologne... Pour ne pas avoir à insister sur l'agression soviétique, on en arrivait à se taire aussi sur l'attaque allemande, et à passer la Pologne aux profits et pertes sans qu'il en fût désormais plus amplement question. La thèse officielle était chez nous que Staline avait dorénavant Hitler à sa botte, que l'alliance soviéto-hitlérienne tournait à la confusion des Allemands. Tandis que ces derniers s'installaient sur leur riche conquête, plus grande que la moitié de la France, et que les hordes kirghises déferlaient dans les rues de Lemberg, les Anglais, imperturbables, continuaient leurs bombardements de “papier” sur l'Allemagne. C'était Homais et M. Pickwick en guerre contre Gengis Khan. Combien de temps encore l'armée française résisterait-elle, au service de ces polichinelles ? [1] officier, Frédéric Delebecque qui fut encore, par un curieux détour, l'admirable traducteur, le poète en français des Hauts de Hurlevent. Le colonel L arpent, originale figure, osseux et noueux, avec une mouche d'ancien style sous la lèvre, s’épanchait volontiers en lançant familièrement, du fond de son fauteuil, ses longues jambes à l'assaut du mur d'en face, où ses semelles atteignaient des hauteurs prodigieuses. Je n'ai jamais entendu professer un mépris plus coloré et plus raisonnable, hélas ! du grand état-major de France que par ce vieux soldat sans reproche. Une de ses bêtes noires était le général Weygand. C'est dire le cas qu'il pouvait faire du malheureux Gamelin. Il jugeait sans appel tous ces grands hommes aussi incapables dans la défense que dans l'attaque : “Des fortifications ? Pfft ! avec des Jean-foutre comme ça derrière...” Maurras, qu’un maréchal des logis de gendarmerie avait toujours plongé dans un profond respect, passait ces impiétés à un compagnon si fidèle. Afin que sa foi nouvelle n'en reçût pas la plus petite secousse, et que ses inquiétudes d'août fussent définitivement enterrées, les monteras-tu-la-côte de la maison se permettaient de lui dépeindre Larpent comme fort ramolli. Je serais inexact en oubliant la rencontre d'un troisième prophète. Le colonel Larpent, directeur de la page militaire du journal, y avait réuni depuis une dizaine d'années quelques officiers pourvus dans leur métier d'un solide renom d'excentriques. Ils se labouraient la substance grise afin de dénicher un moyen de faire la guerre de demain avec le matériel d'hier, ou de plier le matériel de 1938 aux leçons de 1917. Ils se livraient à des multiplications, des additions de chars, d'antichars, de mortiers, à des débauches de balistique dont beaucoup seraient fort touchantes à revoir aujourd'hui. Ils s'insurgeaient du moins contre l'ankylose des états-majors. Leurs efforts décousus et solitaires eussent été précieux sans doute dans un système moins décadent. Durant les premiers jours de septembre, je croisai l'un de ces officiers dans l'escalier du Boccador. Il avait les yeux exorbités et les bras en l'air.
Je n'ai pas ouï dire que cet officier romantique ait été promu général depuis juin 1940. Je peux croire que c'est dommage. Mais quoi que pussent en penser ces fantaisistes déconsidérés, à l'automne l939, l'inviolabilité de notre frontière ne se discutait pas. Cette conviction ne me satisfaisait d'ailleurs que médiocrement. Il eût été bien difficile de se monter la tête avec les escarmouches de patrouilles et les progressions méthodiques sur quelque quinze cents mètres de profondeur des armées Gamelin, encore que les correspondants spéciaux, les stratèges et les grands politiques appelassent cela “porter la guerre chez l'ennemi”, et trouvassent hautement moral et providentiel que l'Allemagne refît connaissance avec les réalités du feu. Quelques-uns voulaient encore croire à une faute miraculeuse de l'adversaire. Dans les premiers jours d'octobre, le bruit d'une attaque allemande massive sur la ligne Maginot tintait à toutes les oreilles. C'était trop beau pour qu'on y crût. Cependant, les experts, les informateurs les plus sûrs, multipliaient les preuves. Le 16 octobre au matin, cinq ou six divisions de la Wehrmacht attaquaient sur le front de la Sarre, avançaient à peu près “dans le vide” et s'arrêtaient courtoisement face à nos créneaux du 1e septembre. Le colonel Larpent, dépliant ses jambes, tirait la conclusion de cette brève bourrasque : “En somme, les Allemands nous ont repris en deux heures tout le terrain que nous avions mis un mois et demi à gagner.” On avait eu juste le temps d'intercepter pour la presse la proclamation de Gamelin à ses troupes, lue le 15 au soir, qui annonçait la ruée en masse de l'ennemi et la bataille décisive, Deux ou trois optimistes voulaient encore croire que les Fritz venaient simplement de prendre des bases de départ, que leur énorme et folle ruée allait suivre. Mais rien ne vint. Les verrous étaient solidement poussés sur le front des forteresses d'occident. Il ne restait plus qu'à franchir bon gré mal gré le premier et morose hiver de guerre. A l'Action Française, l'ennui s'épaississait toujours. Les opérations de la censure avaient mis le comble à l'anarchie du journal. Maurras se refusant plus que jamais à concéder une épithète de ses corrections, une minute de ses invraisemblables horaires, les retards de notre imprimerie s'aggravaient chaque semaine. Le tirage s'effondrait. Peu à peu, inexorablement, la vie se retirait de la vieille maison. Mon ami Alain Laubreaux disait : “Etrange aventure ! L'A. F. mourra de cette guerre en même temps que la démocratie.” Je pouvais de moins en moins supporter certains types de bipèdes qui croisaient encore dans nos parages. Il y avait surtout le brigadier-chef ou le lieutenant de cavalerie maurrassiens, ne vivant plus que pour les délices du prochain baroud, ne voulant plus rien connaître d'autre. Certains n'étaient plus des gamins du genre “Pour Dieu et pour le Roi”. Ils avaient eu du jugement. J'admirais qu'ils fussent aussi aisément parvenus à chasser comme des mouches toute idée de leur cervelle, que les effroyables dilemmes de la bataille impossible, de la guerre conduite par les fossoyeurs de la France et les Juifs, eussent subitement disparu pour eux, fondu devant l'enivrante perspective d'une nuit de patrouille à plat ventre. J'essayais de trouver quelque confident de mes tourments : “Voilà : la guerre a été déclenchée par les plus affreux pitres du plus affreux régime juif et démagogique. Il paraît qu'on ne doit souhaiter que la victoire. Alors, nous devons encore sauver une seconde fois la République, et une République bien pire qu'en 1914 ?” Mais les maurrassiens ne voulaient plus entendre ces propos déprimants et, pour en dissiper les miasmes, jetaient avec entrain au vent des nouvelles de la “paix Bainville”, la grande paix des découpeurs. Cela marchait à merveille. La maréchale Joffre allait sans doute accepter de présider le comité. Comme il y avait grande pénurie de blessés avec cette guerre si benoîte, les ouvroirs de la rue du Bac allaient prendre sérieusement en main l'évangélisation bainvilienne du troupier : une tablette de chocolat, un exemplaire des Conséquences politiques de la paix, une paire de chaussettes et l'Hisloire de deux peuples. Pujo, lui, m'avait fait cette magnifique réponse : “Je crois aux vertus moralisatrices de la victoire..” Et comme je restais quelque peu suffoqué, il ajouta ce trait : “Mais oui. Voyez. En 1919, nous avons tout de même eu le Bloc National.” Chaque jour nous enrichissait d'une nouvelle insanité. La fameuse rubrique de la faim allemande connaissait naturellement une vogue extraordinaire. Durant la première semaine de la guerre, le Temps n'avait pas hésité à imprimer dans ses majestueuses colonnes que faute de lait en Allemagne, on avait commencé à traire les femmes. L'imminence d'une crise des savons à barbe dans le Reich était jugée grave à ce point que les agences de presse la reproduisaient tous les trois jours. La fameuse tartine de confiture triomphait, mais infiniment perfectionnée depuis 1914, devenue scientifique. Des sommités médicales d'Amérique, armées de balances à régime, venaient, nous annonçait-on, de nourrir une famille new-yorkaise à une vitamine, à une calorie près comme une famille bourgeoise de Hambourg. Après vingt-quatre heures de cette expérience, la famille yankee ne pouvait plus monter les escaliers de métro. Des millions étaient dépensés chaque jour en rédaction, câbles, télégrammes, fils spéciaux, clichages, encres d'imprimerie, pour nous apprendre la nouvelle composition des boyaux de saucisses qu’imposaient à l'Allemagne les rigueurs de la guerre, la récupération à Berlin des épingles à cheveux pour conjurer la disette du fer, et les terribles restrictions de crème fouettée à Vienne. Dans un genre plus grave d'apparence, mais en fait d'une fantaisie bien davantage dévergondée, nous recevions la pluie des statistiques, décompte des pétroles, de l'acier, du caoutchouc, des huiles, du bois dont l'Allemagne disposait encore, qui lui manqueraient bientôt ou qui lui manquaient déjà. Ces travaux étaient péremptoires. Ils avaient simplement le tort de se démentir entre eux pour des bagatelles de huit ou dix millions de tonnes. Mais personne ne prenait garde à ces détails. Le blocus triompherait. Il avait déjà remporté ses premières victoires. C’était la doctrine guerrière de ceux qui ne sont et ne daignent jamais être soldats, des Juifs et des Anglais, la guerre bancaire et marchande, illustrée par l'infantilisme bruyant de la presse à la mode américaine. M. Jean Fayard, lieutenant interprète dans un état-major de D. C. A. britannique, me traduisait nonchalamment ces vues des Lloyds et de Wall Street : “Bah ! mon cher. C'est une guerre qui se fera sans qu'on tire un coup de canon.” Selon l'optique du Fouquet's et des autres bars dans le train, les Allemands étaient des pouilleux qui avaient la grossière outrecuidance de se mesurer avec les seigneurs de la livre et du dollar, et allaient se faire joliment tirer les oreilles. Les Juifs et les Anglais, habitués à tout acheter, ne doutaient pas qu'ils pussent aussi acheter une victoire. (Cela réduisait d'ailleurs à un rôle diablement subalterne les cinq millions de Français qui se contentaient de remplir les casernes, de tenir les tranchées pour quinze sous par jour et au besoin de se faire tuer, bref de vaquer à toutes les corvées inférieures, tandis que les maîtres, au milieu d'un confort raffiné dû à leur précellence, menaient les coups décisifs et concluaient les marchés fructueux. Le mercenaire obscur serait toujours trop largement rétribué.) L'esprit public était si bien gavé de ces indécentes turlutaines qu'il eût fallu conduire une véritable campagne pour faire entendre aux Français que cette guerre serait obligée de comporter, comme les précédentes, des obus qui éclateraient, des rafales de mitrailleuses et de grands tas de morts. Mais seuls Maurras, dans un des derniers éclairs d'une raison qui allait s'éteindre pour jamais et deux ou trois de ses disciples, tel que votre serviteur, osaient entamer cet austère sujet. Jacques de Lesdain, dans un article de l'Illustration, le seul véridique sans doute qui eût paru sur cette matière pendant les dix mois de nos hostilités, rappelait avec une grande sagacité que la guerre totale, en Allemagne, pesait sur le civil d'un poids inconcevable pour nous mais que, dûment dressé, il supportait cependant. Nous prêtions au Reich des besoins civils qu'il n’avait plus depuis le premier jour de la guerre. Une économie rigoureusement militaire taillait d'abord pour l'armée la part du lion dans toutes les ressources, lui assurait largement et pour un temps indéterminé tous ses moyens d'action. La circulation des voitures privées, des camions de l'industrie, serait entièrement supprimée si les besoins des corps motorisés l'exigeaient. L'Action Française exceptée, pas un journal n'avait pipé mot de cette étude si digne de méditation. Je rappelais à mon tour qu'à la fin de l'hiver 1918, après trois ans et demi d'une guerre terrible, alors que le blocus réduisait à une quasi famine la population civile de l'Allemagne, Ludendorff surveillait avec le plus grand soin les rations des troupes sur le front de l'Ouest. Quelques semaines plus tard, ces troupes pouvaient encore fournir des assauts si redoutables qu'ils nous mirent à deux doigts de notre perte. Ma voix n'avait pas davantage d'échos. Ces avertissements, ces rappels des sévères sacrifices qu'il faudrait bien accomplir si l'on voulait réellement que la guerre se fit, étaient fort peu goûtés du monde officiel. Les vrais démocrates y subodoraient même une espèce de relent de sous hitlérisme, de fascisme mal camouflé. Le gouvernement se donnait pour tâche essentielle d'ajuster la guerre aux moeurs électorales, de l'arranger sur mesures pour le peuple qui “méprisait les servitudes nazies”, qui cultivait les libertés humaines, à savoir les quarante heures et le pernod. Il importait que l'on vît et que l'on fît cette guerre le moins possible, sauf, bien entendu, sur le papier et dans les oeuvres d’éloquence, où, pour rétablir l'équilibre, la plus farouche énergie était toujours de rigueur. Il en résultait d'ailleurs, selon l'infaillible loi de ce régime, une inégalité sans précédent. Des pères de famille de quarante ans sonnés étaient dans les lignes d'Alsace, et des gamins qui n'avaient même pas terminé leur temps légal rappelés dans les usines de l'arrière avec super-salaire. Le chapitre où jamais, au gré de leurs maîtres, les journalistes officieux ne se montraient assez chauds, émus, abondants, était celui de nos chers amis anglais. On pensait probablement décupler les quatre divisions débarquées par l'Angleterre en les faisant décrire dix fois par chaque journal. Pendant qu'on se livrait chez nous à ce concours de servilité extasiée, une petite dépêche en cinq lignes, perdue dans la dernière heure nous confirmait le simulacre odieux de la conscription anglaise. On nous avait entre autres avertis, le troisième ou quatrième jour de la guerre, qu'elle ne toucherait personne avant le mois de mars. Beaucoup de journaux britanniques jugeaient ces mesures encore excessives. Ils estimaient, que la sage Angleterre ne devait point retomber dans ses erreurs de 1914-18, où elle avait perdu, faute de bras, tant de commandes passées à l'Amérique. Son rôle était de financer et alimenter la guerre. On calculait en livres sterling ce que l’enrégimentement d'un ouvrier coûtait à l’Ile et à l'Empire. L'Angleterre, conductrice de la guerre, ne prenait plus cette fois-ci les moindres formes. Avec un cynisme serein, elle nous refusait ses hommes, elle exigeait pour elle le rôle de gigantesque profiteuse, elle le déclarait hautement comme si rien ne fût plus naturel. Je commençais à me demander sérieusement si elle ne souhaitait pas de nous voir épuisés à l'égal des Allemands, par la longueur et les pertes du conflit, de se débarrasser à a fois des deux en les faisant se massacrer entre eux. “Vingt-cinq ans d'alliance diplomatique et militaire avec un peuple gribouillais-je le 21 octobre, c'est beaucoup, cela fait un bien vieux ménage. Il serait dans l'ordre de la nature que la paix nous trouvât brouillés avec les Anglais, Nous aurions d'ailleurs tout à y gagner”. Je pointais leurs gaffes, leurs retards, leurs défaillances, leurs tricheries dans la guerre comme dans la paix depuis 1914. Quelle série, depuis French qu'on n'arrivait pas à mener au canon la veille de la Marne, et qu'il fallait que ]offre vînt de sa personne remettre au pas en cognant sur la table ; depuis la sanglante et incohérente stupidité des Dardanelles, chef-d'oeuvre de ce vieil excité de Churchill, sept mois donnés aux Turcs par les momies de l'Amirauté pour s'armer et se barricader, les mastodontes de l'Union Jack croisant avec une imbécile majesté au large du Détroit, attendant le jour où celui-ci serait complètement fortifié et où les attaques de mer et de terre viendraient s'anéantir sur ses parapets, soixante mille hommes massacrés pour finir, en pure perte ; jusqu’aux canailleries de Lloyd George ramenant les Bolcheviks en Europe, pour traiter avec eux le “business” pétrolifère de sa famille, jusqu'au servage financier exercé sur la France, livrant en gage toute sa liberté politique contre les aumônes des créanciers londoniens ! Bien que j’eusse parcouru presque toute l'Europe, je n'avais jamais trouvé le temps de franchir le “Channel”. J'admirais depuis toujours la littérature anglaise, où les Irlandais ont d'ailleurs une si belle part, la seule qui puisse rivaliser avec la notre en ancienneté, en continuité et en richesse. Pour le reste, j’avais approché fort peu d'insulaires. Mais pour autant qu'il m'apparût et que l'on pût préjuger de la masse d'un peuple, celui-ci m’apparaissait bien comme le grand bourgeois de l'Europe, avec la brutalité marchande de la caste, son incuriosité d'esprit, sa routine, ses oeillères religieuses, sa morgue qui pouvait du reste atteindre à un assez imposant orgueil. Je dois dire que Maurras de Martigues, dont on a déjà pu lire plus haut quelques beaux textes, me laissait volontiers, dans son horreur du Nord, épancher devant lui tous ces ressentiments et ne dissimulait guère combien il les partageait. “Les Allemands, proférait-il après je ne sais plus quelle homélie de Chamberlain, sont des candidats à la civilisation. Les Anglais sont des barbares indécrottables, armés de Shakespeare et de la Bible”. J'ajouterai, pour l'intelligence de cette saillie, que Maurras avait biffé un soir résolument le nom de Shakespeare d'une chronique littéraire où il était cité avec Corneille et Musset, pour le motif que Léon Daudet en parlait aussi dans son article et qu'il était excessif que ce sauvage d'Angleterre apparût deux fois dans le même numéro du journal. Nous sommes une demi-douzaine à nous souvenir de ce trait. Cependant, parmi quelques-uns des disciples les plus proches du cœur de Maurras, croissait et prospérait une anglophilie installée déjà depuis bonne date dans les maisons bien pensantes où s'était mitonné le bellicisme d'Action Française. Ce cénacle était en train de trouver son doctrinaire et son porte- parole en la personne de Thierry Maulnier. Nous avions vu en effet ce lieutenant d'infanterie de trente ans, jouissant d'une santé excellente, revenir à la vie civile après vingt-cinq jours de campagne passés aux environs de Melun, nous montrant pour toute explication une feuille de papier rose qui le mettait “en disponibilité”. Jacques Talagrand, dit Thierry Maulnier, fils d'un vieux professeur athée et franc-maçon, athée lui-même avec un certain fanatisme, était en politique l'auteur de trois livres et de quelques douzaines d'articles. On n'y découvrait guère que les truismes les plus éprouvés de la littérature antidémocratique, mais dans un tour suffisamment opaque pour lui valoir le respect des braves garçons persuadés qu'on les fait penser quand on les ennuie, et à travers une syntaxe assez barbelée de jargon philosophique pour exciter à la glose tous les pions de l'écritoire. Ceux de ses amis qui se dispensaient de le lire lui reconnaissaient très haut en échange ce sérieux et cette profondeur que l'on accorde si volontiers dans notre Paris distrait et bousculé. Thierry Maulnier s'était fait ainsi parmi la jeunesse nationaliste un renom assez solide de doctrinaire. Comme tant d'abstracteurs de quinte-essence, il passait aisément pour hardi et avancé dans ses idées. Les gardiens de l'orthodoxie d'Action Française avaient même humé chez lui certains relents d'hérésie. Mais, à la fin du compte, on s'habituait à voir dans ce jeune homme un des plus précieux héritiers du maurrassisme, auquel il ajoutait un souci moderne des besoins sociaux que les premiers monarchistes dédaignaient trop. Thierry Maulnier avait compté parmi ces garnements dont la bourgeoisie souriante prédisait pour le jour de leurs noces ou de leur premier gros chèque l'évolution subite vers la respectabilité. Notre écrivain était toujours célibataire, il s'en fallait encore de beaucoup qu'il connût les voluptés du dixième mille. Pourtant, ce sans-Dieu, cet antimilitariste avéré, ce contempteur de l'égoïsme patronal et de la tyrannie capitaliste rejoignait à toutes jambes les dévots et les porteurs de Suez, qui commençaient à former le parti des “ yes ”. Je n'étais pas outre mesure surpris de voir un intellectuel enferré dans ses poncifs individualistes, occupé, avec des emberlificotages inouïs, à distinguer les régimes d'autorité respectueux des “valeurs humaines” et les totalitaires “antihumanistes”, au surplus méprisant comme grossier et indigne d'un penseur l'antisémitisme, de le voir, dis-je, rallier le camp du libéralisme démocratique qu'il avait si sévèrement stigmatisé, Cette petite aventure, qui devait advenir à plus d'un autre, était en somme fort naturelle. Elle participait de la liquidation matérielle, morale et spirituelle de toute une époque. Sous prétexte de réalisme supérieur, le jeune Maulnier s'était pris d'une religion pour les chiffres et les théorèmes de l'économie, Il y était d'une irréprochable incompétence. Mais aucune matière ne prête mieux dans notre siècle à la pédanterie solennelle. C'était une forte tentation pour un normalien assez infatué. Ce ratiocineur venait donc de découvrir les secrets infaillibles du monde dans les volumes de tonnages navals et le poids des encaisses-or. Il s'était mis à en jongler avec une suffisance péremptoire qui ne pouvait être le fruit que d'une incommensurable naïveté, la sienne du reste devant la vie. Du même coup, le pionnier du socialisme national s'éprenait d'une admiration sans bornes pour l'Angleterre. Cela datait déjà de quelque temps. A l'imprimerie de la rue Montmartre, on le voyait plonger dans les notices du Bottin de l'étranger, instrument essentiel de son érudition, et en rapporter des considérations éblouies sur les chiffres du Commerce britannique à Shanghai ou Singapour. J'ajouterai qu'outre ce précieux Bottin, Maulnier avait passé en tout et pour tout quatre jours à Oxford et à Londres, et qu'il ne lisait pas, à ma connaissance, un mot d'anglais. Cet homme renseigné objectait désormais à toutes les diatribes sur l'égoïsme et la lourdeur d'Albion, que les intérêts impériaux de la France et de la Grande-Bretagne étaient indissolublement liés. Quand on lui représentait la singulière incapacité où se trouvaient ces deux vastes puissances à pousser militairement leur entreprise guerrière, il répondait en souriant qu'il fallait concevoir la forme sans précédent de ce conflit. Il se lançait sur le planisphère dans de gigantesques circumnavigations qui toutes aboutissaient à démontrer l'asphyxie inévitable de l'Allemagne.
Tels étaient, à l'automne de 1939, les propos du gaillard qui allait devenir six mois plus tard l'un des augures stratégiques de la presse française. Mon ami R.... capitaine de chars, héros superbement balafré du Rif, pur type du grognard au verbe explosif et imprévisible, et se morfondant présentement à la tête d'une compagnie échelon embourbée quelque part entre Meuse et Moselle, m’écrivait ce billet :
Guerre ou non, on s’enfonçait dans un marais de dégoût. Je ne sais ce que je fusse devenu entre les vieillards de plus en plus irréels de l'Action Française si je n'eusse possédé dans Paris deux refuges pour mon réconfort. J'allais le plus souvent possible à Inter France. Mon ami Dominique Sordet, à qui je dois mes débuts dans le journalisme, avait créé le printemps précédent cette agence pour la presse nationale de province. La démocratie s'est suscitée des adversaires assez inattendus. Dans l'Action Française encore si batailleuse et crainte de 1930, les pontifes du régime vermoulu n'eussent guère pu soupçonner qu'un de leurs ennemis les plus irréductibles serait le paisible critique musical, et que ce petit homme discret, d'une urbanité charmante, fils d'un général, ancien officier lui-même, surgirait sur la brèche au moment précis où les vieux francs-tireurs royalistes pactiseraient avec la République libérale et jacobine, et qu'il deviendrait l'un des plus intrépides casse-cou du nationalisme révolutionnaire. Au seuil de la cinquantaine, après n'avoir vécu pendant quinze années que pour sa discothèque, les ballets et les concerts, Sordet venait de découvrir dans la politique sa vraie vocation. Il y apportait, à l’âge de la pleine maturité, la jeunesse d'idées d'un homme neuf, que n'avaient entamé ni les amitiés ni les compromis de partis, l'exercice d'un bon sens qu'aucune des buées parlementaires ou doctrinaires ne ternissait. Il offrait l'exemple accompli d'un de ces esprits fermes et de sûr talent que la France cherche en vain pour ses affaires, dont on croit bien à tort l'espèce évanouie et qui trouveraient aussitôt leur place dans une véritable restauration du pays.
Nous n’apercevions en effet aucun palliatif à cette vérité clinique. Autour de Sordet, on voyait, non moins sombres devant le tunnel du prochain avenir, les renégats d'Action Française, Pierre Pradelle, Claude Jeantet au pessimisme véhément et méthodique, Roland La Peyronnie, au sarcasme truculent dans sa large face fleurie, semblable à un fermier général du XVIIIe siècle, le charmant Maurice Bex, l'ancien secrétaire de l'Opéra-Comique, pour l'instant capitaine désabusé d'un groupe d'aérostiers, mon vieil ami Georges Champeaux, lyonnais savoureux et sagace, ancien socialiste, mais de la bonne étoffe, piochant déjà sa vaste et impitoyable Croisade des Démocraties. On voyait surtout le colonel Alerme, poursuivant un grandiose soliloque, à la fois de philosophe et de magnifique humoriste, sur la décadence de l'armée républicaine, l'éternelle impéritie des Anglais, la puissance ordonnée et hardie des Allemands.
Tant d'intelligence demeurait inutile, elle n'emportait même pas toute notre conviction. Cet admirable soldat, droit, svelte et vert comme un lieutenant, n'était même pas jugé digne de commander un dépôt. On lui fermait dédaigneusement l'armée, pour récupérer des colonels réservistes, professeurs et vieux notaires à bedaines de marguilliers. Plus souvent encore, je retrouvais mon cher Je Suis Partout.
CHAPITRE XII UN JOURNAL QUI N’ABDIQUE PAS On a vu comment notre chef et fondateur Pierre Gaxotte, dans la semaine où l'offensive judéo-communiste redoublait contre nous, avait bouclé ses malles pour un voyage aux Indes. Toutefois, sa première étape ne l'avait mené qu'en Suisse où la déclaration de la guerre devait le trouver. Sa situation de réformé définitif, ses revenus d'homme de lettres heureux, lui donnaient toute liberté. Trois jours plus tard, il était parmi nous. Il m'avait raconté son débat intime, sur le quai d'une gare de je ne sais plus quel canton helvétique, se sentant sur le point de dire adieu à la paix pour aller se jeter dans la plus épouvantable et stupide bagarre : “Quelle envie de tourner le dos à cette Europe, à ces idioties ! On annonçait une heure de retard pour mon train. S'il en avait eu deux, je crois bien que je ne rentrais pas. Si je suis revenu, c'est bien uniquement par amitié pour vous autres, pour remplacer au journal tous ceux qui sont partis à la guerre”. Il ne pouvait effacer d'une manière plus touchante les doutes mélancoliques qu'il nous avait inspirés. Gaxotte partageait au plus haut chef ma tristesse et mon dégoût. “Ces Anglais sont odieux, me disait-il quelques jours après son retour, au restaurant Lutetia où nous dînions ensemble, beaucoup plus odieux que les Allemands. Ceux-là, au moins, ils font leurs conquêtes eux-mêmes, en risquant leur peau”. Il était surtout accablé de voir notre vieux maître Maurras lui-même faire son numéro dans cette pitrerie avec le découpage des Allemagnes : “Demander à un Daladier de reprendre la politique de Richelieu ! Quelle dérision !” Huit jours après malheureusement, sous on ne savait quelles influences inavouables à force de ridicule ou d'indignité, Gaxotte était pareil à un dévot émancipé qui a revu son confesseur, poincariste, inquiet de se conformer aux usages et civilités de guerre, effrayé de se retrouver à Je Suis Partout comme dans un lupanar ou une tranchée repérée, préoccupé de se couvrir de répondants ou d'un rempart, désapprouvant le moindre trait un peu caustique, le moindre rappel de notre scepticisme et de nos refus cherchant à nous jeter dans les jambes, pour remplacer nos mobilisés, tout ce qu'il pouvait connaître de sous-Hanotaux, d'académiciens travaillant dans l'élévation des âmes, d'agents du Comité des Forges ou des finances de Reynaud. Bref, un Gaxotte perdu pour notre petite barque, n'ayant plus d'autre désir que de l'échouer, voire de la couler discrètement. Mais déjà, bondissant de son siège désormais inutile de critique dramatique, Alain Laubreaux avait saisi de ses deux poings la barre du journal. Avec lui, aucune équivoque. Venu de plusieurs bandes de réfractaires et de radicaux toulousains fort débraillés dans leurs convictions, il n'avait pas à secouer comme nous des scrupules d'hommes de droite. Aucun débris de dogmes ne l'embarrassait. On peut dire qu'il s'était rallié à nous d'instinct, en 1936, du jour où ses amis démocrates avaient commencé d'agiter le boute-feu. Pas le moindre débat de conscience dans son cas, pas une seule de ces ridicules bouffées de chaleur que nous avions presque tous à confesser. Le 3 septembre au soir, il avait une fois pour toutes affiché prophétiquement ses vœux : “Il n'y a plus, qu'un seul espoir pour la France : une guerre courte et désastreuse”. Il ne voulait tolérer aucune participation morale ou matérielle, si insignifiante fût-elle, à cette ignoble absurdité. Tout juste âgé de quarante ans, il se flattait très haut, n'importe où, de sa réforme de complaisance, obtenue autrefois à la colonie où il était né, pour “amaigrissement progressif”, et qui jurait d'énorme façon avec sa mine plantureuse de grand vivant bien nourri : “J'ai quatre frères dans cette chienlit, clamait-il, un dans les chars, deux dans l'aviation, un autre sergent d'infanterie. C'est suffisant pour la famille. Je ferai n'importe quoi, mais on ne me mettra pas le grappin dessus”. Haïssant et méprisant totalement cette guerre, repoussant toute argutie, Laubreaux était donc sans réserve pour la paix. Il l'était au premier coup de canon. Il devait le rester, sans une seule nuance, jusqu'au dernier. On se représentait les pacifistes de l'autre guerre sous les traits de quakers congelés, de vieux socialistes broussailleux ou de torves agitateurs. Laubreaux, lui, était le pacifiste franc buveur, sonore, que dis-je, éclatant ! avec une faconde à la fois frémissante et drolatique, la verve du vrai journaliste de combat que la censure excite au lieu de le refréner et qui la mystifie par d'incessantes inventions. Les manches retroussées, faisant retentir notre atelier de cent calembours corrosifs et colossaux, déplaçant un prodigieux volume d'air, il menait le journal comme un chef d'orchestre une orageuse symphonie. Entre ses mains qui dessinaient, retournaient chaque page avec une infatigable virtuosité, la typographie elle-même devenait un instrument de bataille. Un homme tout entier d'humeur, mais d'une humeur politiquement divinatoire, faisant de lui le révolté le plus logique de notre bande, l'infaillible baromètre de la catastrophe de 1940 dont les nuées s'amoncelaient sur nos têtes. Aussi calme et égal que Laubreaux était impétueux, notre ami et aîné Charles Lesca, volontaire de l'autre guerre, bel homme solidement assis dans la vie et dans ses convictions, administrateur devenu rédacteur en chef dans l'absence de Brasillach, nous apportait le précieux concours de sa sereine dignité, épousait sans la moindre réticence nos plus périlleuses querelles, portait en tous lieux son flegmatique mépris pour l'abjecte aventure et les marionnettes en bouchons qu'elle roulait. Les stratèges amateurs d'encerclements intercontinentaux, les experts navals et économiques aux sourires fleuris de chiffres vainqueurs, trouvaient sur notre porte un “lasciate ogni speranza”. Pour nous, notre pessimisme était un assez singulier mais très solide réconfort. Au milieu de l'océan de sottises et de mensonges, ce havre ne nous servait point seulement à nous décharger de notre colère. Nous nous sentions les gardiens d'un morceau de la sagesse française, qui pourrait quelque jour devenir sans prix. C'était d'abord pour cela que nous avions voulu nous maintenir à flot, malgré tant d'absents irremplaçables, tant d'ennemis, et l'exaspérante vanité de nos efforts présents. Pour le reste, nous connaissions notre devoir strict. Personne n'avait besoin de nous apprendre que devant un adversaire en armes, on n'a plus le droit de détourner un seul soldat de sa mission. Nous pouvons même nous vanter d'avoir versé un rude tonique... Qu'il existât encore à Paris, malgré tout, des observateurs impitoyables de tant de turpitudes, des hommes qui se refusaient aux mensonges honteux ou mortels, c'était, pour maints poilus non seulement une vengeance, mais le plus solide espoir. La survie d'un journal pacifiste en pleine insanité guerrière n'est sans doute qu'un bien mince épisode auprès des événements que 39 ou 40 ont pu voir. Mais deux hommes, Alain Laubreaux et Charles Lesca, y dépensèrent une somme d'opiniâtreté, de lucidité et de courage dont on aurait vite compté les exemples dans la France de ces mois-là. Leur mérite fut d'autant plus admirable que, l'un journaliste réputé, connaissant tout Paris, l'autre riche, d'âge mur, libre de toute attache et de toute ambition politique, accomplissant tous deux une tâche pleine de périls mais presque anonyme, ils risquaient le pire avec la plus parfaite abnégation. Tout, à Je Suis Partout, proclamait la condamnation implicite de la guerre, et l'invraisemblance d'une issue victorieuse. Nous avions imaginé de reproduire chaque semaine, sous le titre “Paroles à méditer”, ces mots de Daladier que ne pouvait évidemment échopper la censure : “Français et Françaises, nous faisons cette guerre parce qu'on nous l'a imposée”, et il fallut les supplications épouvantées de Gaxotte pour nous y faire renoncer. Nous prospections toute l'oeuvre de Giraudoux et nous ramenions ces diamants dont l'éclat devait assez embarrasser le nouveau héraut de la grande Croisade. Nous faisions crier ainsi nos vérités favorites par le propre arbitre de l'orthodoxie de guerre : “ Croire que le combat que nous avons à livrer est un combat de démocratie contre tyrannie, c'est accepter une confusion dangereuse ” (Pleins pouvoirs). “ Chaque feuille de journal n'est généralement qu'un voile salissant mais pudique jeté sur la vérité ”. (Pleins pouvoirs). “ Judith : Le bruit court qu'Holopherne manque de munitions, qu'il doit pour des flèches forger ses bijoux ”. “ Joachim :...Le bruit en court, en effet. C'est même nous qui le faisons courir ”. (Judith). La presse vengeresse des arrières, où les académiciens disputaient aux cabots du tour de chant la palme de l'imbécillité et de l'indécence, nous avait déterminé dès la première semaine à composer une anthologie. Il serait dommage de ne pas cueillir au moins quelques échantillons de ces proses surpassant, comme il se devait dans une telle guerre, les plus illustres turlutaines de 1914 : “A côté des combattants réguliers, constituons l'armée des francs-volontaires, incapables d'un effort prolongé dans une tranchée, en rase campagne, mais capables de ramasser leurs forces, de frapper un grand coup et de mourir. “... Il suffit d'un bras pour actionner la manette aux torpilles dans un avion chargé d'une mission tellement lointaine qu'il ne peut emporter dans son réservoir l'essence de son retour. “... Des tuberculeux s’attaquent à un réseau de barbelés ; le premier coupe un fil ou deux, le deuxième un ou deux encore, et ainsi de suite. Tous les assaillants seront tués peut-être, mais le réseau sera coupé. “Cent “trop” vieux aux jambes encore alertes, au cœur solide, peuvent forcer un blockhaus aussi bien que de jeunes soldats où, si le blockhaus se révèle imprenable, ils auront sauvé la vie de cent jeunes soldats qui eussent entrepris l'assaut à leur place ”. Jacques PÉRICARD. (L'Intransigeant, 31 août 1939.) “La France ne va pas se battre comme jadis pour les libertés du monde, mais pour la sienne. Et son ennemi, cette fois, a un visage qu'elle connaît dans tous ses traits, comme pour mieux l'exécrer : ce tragique sosie de Charlot qui avec sa crotte de moustaches et son geste de chasser les mouches, a fait crouler de rire les cinémas avant de les faire trembler d'horreur”. Roland DORGELÈS. “Je me rappelle avoir rencontré un de mes camarades commandant un groupe d'artillerie avec une capeline rose et des gants verts. - “Que veux-tu ? me dit-il, j'ai reçu pour mes hommes une collection de tricots de formes et de teintes invraisemblables ; mes hommes ne voulaient pas s'en servir parce qu'ils redoutaient les quolibets des camarades. Alors, pour l'exemple, j'ai adopté les plus grotesques !” “Et Je lui ai serré cordialement la main”. Général MAURIN, ancien ministre de la Guerre. (Paris-Soir, 7 octobre.) “Inutile de se presser : la victoire est certaine”. Lucien LAMOUREUX. (Le Journal, 20 novembre.) “Depuis quelques jours, la Haute-Alsace n'est plus silencieuse ; nos guetteurs, sur les bords du Rhin, échangent des coups de fusil avec ceux d'en face. Simple distraction sans doute ”. (Le Petit Journal, 6 février.) “Les Anglais ne disent-ils pas quand ils parlent du général Gamelin : “Notre Gamelin ?” Ne devrions-nous pas dire aussi : “Notre roi George VI ?”. Abel HERMANT, (Paris-Midi, 8 mars) “En résumé, la situation des Finlandais reste très solide et leur moral est réellement incomparable. Assurément, s'ils devaient être abandonnés à leurs seules ressources, ils finiraient par succomber sous l'avalanche des cadavres russes”. Edouard HELSEY. (Le journal, 8 mars) (Les Finlandais à bout de force signeront la paix quatre jours plus tard.) Tendre aveu : (Nous avions publié cet article sous le titre : “En avant... arche ! ”) “Bien souvent, j'ai honte de demeurer ici dans la paisible Amérique, et de ne pas me trouver avec vous dans les tranchées ; de ne pas vous porter mon aide - avec les dernières forces qui me soient restées - dans la lutte que vous menez pour nous, pour chacun de nous. Mais, si je ne me trouve pas physiquement avec vous dans les tranchées, je suis avec vous, comme tout homme du globe pensant honnêtement, je le suis moralement. Cette guerre est nôtre et vous la faites pour nous tous”. Chalon ASCH, écrivain Juif. (Les Nouvelles Littéraires du 10 février.) Autre voix de la race élue : M. Jacques Hadamard, Juif de l'institut, dans le Droit de Vivre, du Juif Bernard Lecache : “Chacun de nous sent, chacun de nous sait que défendre la France et défendre les Juifs, sont une seule et même chose”. “Si elle bombarde nos villes, l'Allemagne s'exposera à d'effroya-bles représailles qui faciliteront, par l'intérieur, l'écroulement germanique. L'offensive aérienne allemande, nous ne la redoutons pas. Bien au contraire”. Aux Ecoutes, de Paul LÉVY (14 octobre) Guerre en dentelles : “Les modèles charmants ne s'appellent plus Flirt, Intimité passionnée, Gamin parisien, etc., mais bien, Maginot, Bombardier, Avant-postes, Tank et 155 court. “Un couturier fantaisiste avait même dénommé un déshabillé de dentelles, No man's land. Devant l'hostilité voilée de ses clientes, il a dû rebaptiser ce tea-gown Permission de détente. “Offensive associe une blousette de soie imprimée à une jupe assez longue de drap de même ton. Courte jaquette aux revers de soie imprimée, le masque à gaz placé dans un petit sac dressé dans ce même tissu décoré”. (Le Cri de Paris, 5 novembre.) “L'habit ne constitue-il pas une manifestation déplacée ? Le veston, par contre, ne risque-t-il pas de paraître une sorte d'abandon et, en somme, une manière de défaitisme vestimentaire ? “On voit, par ce simple détail, combien la vie des hommes élégants est rendue difficile par les événements ”. (Match, 25 avril.) “Collection de guerre, dit-on en contemplant avec un sentiment admiratif les robes parisiennes qui continueront à défiler dans les salons de nos grands couturiers. “Mais c'est une guerre hardie, confiante, sachant allier l'audace au succès et la patience à l'espoir. “Une robe en crêpe noir est rehaussée de broderies cloutées d'acier comme une nuit d'alerte sur la Blies.” (Ibid., 26 novembre.) En voulez-vous d'autres encore ? Voici nos chers alliés en guerre : “Dans un de nos services de contrôle postal est arrivé récemment le premier message adressé à sa famille par un soldat anglais fraîchement débarqué. “En voici le texte exactement traduit : “C'est le pays du Bon Dieu. On peut se saouler pour un shilling”. (Aux Ecoutes, 21 octobre.) “Dans un port du Nord de la France, l'envoyé spécial de l'Evening News a visité l’hôpital militaire installé dans le casino. Les premiers pensionnaires sont, assure-t-il, des soldats anglais atteints d'indigestion pour avoir trop apprécié la cuisine”. Jean OBERLÉ. (Le Journal, 25 octobre.) Enfin, côté des belles-lettres : “Dans cette guerre, Jean Cocteau ne sera ni journaliste, ni artilleur. Il écrira. C'est la mission des écrivains. Si le geste d'un Péguy ne fut pas inutile, que ceux qui ne peuvent mourir dressent au moins leur flambeau”. Michel GEORGES-MICHEL. (Cri de Paris, 26 novembre.) “Alors que le Dr Goebbels écrivait, faisait écrire et trompettait partout que la vie de Paris était finie, il s'est trouvé quelqu'un pour lui faire cette jolie réponse : - “Malgré les difficultés centuplées par les hostilités, Henry Bernstein ouvrira lundi le Théâtre des Ambassadeurs avec sa nouvelle comédie dramatique Elvire”. Marcel ACHARD. (Paris-Soir, 28 janvier.) Et pour finir, ce héros : “D'aucuns diront que c'est une forfanterie et une insolence de faire représenter ma pièce en ce moment. Je dis, moi, que c'est du courage”. Jean COCTEAU, interviewé par Mlle Routier. (Marianne, 21 février.) Nous avions fait de solennels serments, celui-ci que nous devions bien souvent reproduire dans les blancs de la censure : Nous nous tairons s’il le faut, Nous ne mentirons jamais. Celui encore de ne jamais oublier l'immense série de crimes qui nous avait conduits à cette guerre et les gredins couverts d'honneurs qui devaient en répondre, ces crimes dont témoignaient par des flaques de sang chacun des noms, Hornbach, Sierck, la Blies, la Warndt, de cette frontière où, ni par la conciliation ni par les armes, notre désolant pays n'avait su ramener la paix. Le 11 novembre, Laubreaux nous donnait cette manchette : “Hein, crois-tu qu'on les a eus !” Le dessin de notre Ralph Soupault, grand imagier du fascisme français, montrait un conscrit et un territorial, ancien de Verdun, sur la tombe du “pauvre petit Pax” né le 11 novembre 1918, tué le 11 novembre 1939 devant Forbach. Robert Brasillach, de son village alsacien, nous envoyait de superbes et vibrantes proclamations, “fasciste plus que jamais et quoi qu'il arrivât”. Les soldats que nous pouvions atteindre dévoraient avec enthousiasme ces pages où l'on n'oubliait pas un des salauds de l'embusque, du profit, du bobard, où l’on voyait les spécialistes du “haut les cœurs” avec leurs nez crochus où leurs panses épanouies, et les intrépides Tommies peints par eux-mêmes, faisant la guerre une bouteille d'une main et l'autre sur le sein d'une indigène de France. S'il fallait bien accueillir, pour remplir la place de vingt mobilisés, quelques proses conformistes où nos crayons bleus taillaient sans merci, l'équilibre était aussitôt rétabli. Nous faisions d'ailleurs appel à nos amis en uniforme, autant que le permettait la gent des correspondants de guerre, à cinq mille francs l'article, indignés par la déloyale concurrence de ces anciens confrères à quinze sous par jour, qui n'avaient plus d'autre droit que de se taire et de crever. Le plus ardent et le plus abondant de nos collaborateurs kaki était le cher brigadier Cousteau, apportant toute chaude dans nos colonnes la voix naïve, goguenarde et impétueuse du vrai soldat qu’aucun civil ne peindra jamais. Je viens de feuilleter encore cette étrange collection de notre année 1939. Après les trébuchements, les réticences qui ont suivi Munich, notre journal se rebiffe sous l'aiguillon de la guerre, et malgré tout l'appareil de la censure a repris une superbe et agressive liberté. Il assume l'honneur plein de péril de s’être, seul dans la presse, rigoureusement seul, sans un Compagnon même timide à sa droite ou à sa gauche, refusé à l’abjecte “union sacrée”. Il fait la somme de toutes réprobations. Il boucle le cercle autour des ignominies et des iniquités qui s'accumulent. Nous y trouverions, s'il nous en prenait fantaisie, la matière d'un gros livre avec nos meilleurs articles, sans avoir, après trois ans, à changer ou retrancher un mot. J'aimerais connaître des auteurs de l'hiver 39-40 qui fussent aujourd’hui capables de nous imiter.
CHAPITRE XIII A LA RECHERCHE DE LA GUERRE La Ligue du peuple allemand libre, qui compte au moins cinq cents rabbins, vingt-cinq députés sociaux-démocrates, cinquante hommes de lettres et deux mille émigrés juifs, vient de lancer par sa radio clandestine, quelque part dans Montparnasse, un ultimatum à Hitler. “Allô, Hitler, m'entends-tu ? La Ligue du peuple allemand t'a condamné à mort. Nous te donnons cinq jours pour rendre l'Allemagne à son peuple et mettre fin à la guerre. Si tu te soumets, tu quitteras l'Allemagne en vie. Sinon, tu seras tué à la fin de notre délai”. Place de la Concorde, les vaillantes troupes anglaises ont défilé aux sons du lambeth-walk. A Washington, M. de Saint-Quentin, ambassadeur de France, vient de déclarer devant le Conseil National de l' “Union Palestine Appeal” qu'un des buts essentiels de guerre des alliés, était de rendre leurs libertés aux Juifs. A la “World Fair” de New-York, le jeu qui fait fureur est l'alerte aérienne, à la mode de la vieille Europe, avec sirènes, extinction des feux, ruée vers les abris, barrages d'artillerie, bombardiers surgissant dans un terrifiant fracas. A Angers, la Pologne est triomphalement ressuscitée. Tous ses ministères sont reformés au complet. Son chef, l’infatigable Sikorski, qui a pris entre Posen et Varsovie l'habitude des grandes randonnées, brûle cent litres d'essence par jour sur les routes des bords de Loire, et Paris-Soir, pour célébrer ces mâles exploits s'écrie : “Le général Sikorski fait la guerre de mouvement”. Sur les Champs-Elysées, les Juifs maîtres du terrain parachèvent leur conquête. L'allemand est devenu la langue officielle du 8e arrondissement. Toutes les lesbiennes de Paris portent calot et vareuse dans le Service Sanitaire automobile. Mme Paul Reynaud est charmante sous cet uniforme bleu sombre, et elle a sur sa manche gauche un galon d'or. Au siège de 1870, la brigade des inventeurs se faisait forte de chasser les Prussiens en lâchant sur eux une armée de chiens enragés. M. de Kerillis, trépignant d'impatience devant cette guerre sans cadavres, somme M. Daladier de faire construire des pièces portant à cinq cents kilomètres, des avions enlevant mille soldats, des tanks de cinq cents tonnes armés de vingt canons lourds et capables d'écraser “comme des grains de café” les abris bétonnés de la ligne Siegfried. Le parti communiste français a été dissous avec pompe. Mais les agents des cellules rouges, précieusement retirés du front, y sabotent l'industrie de guerre pour cent cinquante francs par jour. M. Marcel Cachin siège toujours au Sénat, et soixante députés moscoutaires votent à la Chambre. M. Maurice Thorez, déserteur condamné, se promène chez nos amis de Londres et y a donné une interview au journal stalinien Daily Worker. Quelle pâture inépuisable pour un polémiste ! Mais à quoi bon égratigner de la plume, quand il faudrait la torche et la guillotine ? A sa première permission, mon ami Brasillach m'a donné rendez-vous aux Deux-Magots. En nous revoyant, lui sous l'uniforme et le béret des forts, au milieu du café, d'une même voix, dans une unisson impeccable, notre premier mot a été : “Quelle connerie !” Si désabusé que l'on eût été, on avait encore ouvert un trop grand crédit au régime. On avait voulu supposer que la guerre lui inspirerait au moins une sorte de décence. Il y trouvait au contraire une sécurité nouvelle pour s'afficher plus cyniquement que jamais. Toutes les guerres, depuis un siècle, avaient déchaîné le plus bas despotisme, ouvert les écluses à la plus épaisse bêtise. J'étais allé dîner avec Sordet chez Henri Béraud, qui nous disait : “Dans l'autre, à partir de 1915, on avait le sentiment que l'intelligence était devenue un délit”. Cette guerre-ci, née d'une imbécillité sans précédent, se devait de porter à son comble l'arbitraire, le poncif et le crétinisme. Deux fois par jour, avec une ponctualité gendarmesque, le Grand Quartier Général paraphait un “état néant” : “Rien à signaler sur l'ensemble du front”. L'inviolabilité des lignes fortifiées était une certitude unanimement acquise : “Le seul coin où l'on est bien sûr qu'il ne se passera rien, c'est sur la frontière de France, où les deux plus grandes armées du monde sont face à face”. Les grands stratèges ne s'émouvaient pas pour si peu. Ils souriaient volontiers de ce paradoxe et professaient qu'il fallait s'accoutumer à concevoir une guerre inédite. Ils n'étaient pas en peine pour découvrir d'excitants dérivatifs du côté de la Turquie, de la Syrie, dont l'armée dans leur bouche s'enflait de semaine en semaine. Ils hochaient leurs têtes lourdes de plans à la Cyrus et à l'Alexandre, en parcourant d'un doigt leste sur la carte tous les déserts de l'Orient. Ou bien des messieurs distingués, sortis des Sciences Politiques, proclamaient : “La guerre se gagnera à Mossoul, et elle se fait à New-York. Roosevelt est en train d'abroger le Neutrality Act. C'est plus important que de capturer un million de prisonniers”. En attendant, toute la vie, les usines, les armées, les flottes, les parlements, les résolutions inébranlables de deux énormes empires, leurs millions de soldats, leurs milliards chaque jour engloutis, aboutissaient à des patrouilles de quinze hommes rampant entre deux buissons pour ne pas prendre un fantassin allemand. On disait même que Gamelin, pour remplir ses loisirs, prescrivait de sa main le détail de ces expéditions. Toutes les fantasmagories géographiques, diplomatiques, sidérurgiques et pétrolières n'y changeraient rien, et pas davantage à Pâques de l'an Quarante qu'à la Trinité de l'an Quarante-trois. Je me martelais la tête désespérément contre ces évidences. J'en prenais à témoin le marchand de tabac, le receveur d'autobus qui me considéraient avec cet air d'attention bovine que prend le peuple lorsqu'on essaie d'ajuster dans sa cervelle un embryon de raisonnement. J'avais reçu la lettre de deux hommes heureux, la première de cette année, celle de deux amis lyonnais s'embarquant côte à côte pour la Syrie, lieutenants dans la même compagnie de tirailleurs algériens. Je ne savais vraiment pas très bien où ils pourraient rencontrer les “hordes de Hitler” dont ils me parlaient. Mais leur trente lignes retentissaient des piaffements de mulets, des tintements de gamelles, des cris d'Arbis, des coups de clairon dans le ciel bleu, de toute la gaîté d'un départ militaire qui tournait le dos aux tranchées fatidiques de l'Est. J'enrageai d'envie pendant trois jours. J'avais reçu la visite d'un de mes plus chers compagnons de bohème étudiante, entré dans l'armée un peu au hasard, après des années de mélomanie, de littérature, de dilettantisme devant Rembrandt et Cézanne. On ne pouvait imaginer un esprit demeuré plus indépendant et plus primesautier sous l'uniforme, du reste très brillant et admirablement appliqué dans son métier, ayant été pour les blindés depuis des années l'un des plus précieux collaborateurs du ministère de la guerre. Il m'apportait les réactions les plus éminentes et les plus autorisées de l'armée après le foudroyant knock-out de la Pologne. Les grands maîtres des chars français n'étaient aucunement troublés. Un bataillon de nos engins avait, paraît-il combattu là-bas. L'expérience était concluante, confirmant toutes les prévisions. Nos tanks venaient de faire une hécatombe des médiocres blindages allemands. Encore n'avions-nous point mis en ligne nos meilleurs modèles. C'était en somme une victoire technique pour la France. Le reste passait au second plan. Le curieux de notre cas, selon les sommités militaires, était qu'il avait fallu que nous déclarassions la guerre pour nous mettre enfin à la préparer. Mais cela n'était pas autrement important, puisque l'on estimait en haut lieu que cette guerre durerait quelque dix ans. Nous ne la commencerions pas avant 1942. Nous ne pouvions manquer de la gagner. On considérait aussi avec attendrissement dans les états-majors cette peur de l'aviation allemande que l'on avait eue durant les premiers jours, quand on redoutait, bonne farce, que les bombardiers allemands ne vinssent arroser nos trains. Fallait-il que l'on eût été détraqué par la littérature de Paris-Soir ! Je restais plus que perplexe, pour ne pas dire consterné devant ces révélations. Comment des patriotes pouvaient-ils s'en remettre au temps, avec cette tranquillité, pour trouver l’issue de notre souricière, nous prêter avec cette assurance une initiative indéfinie, oublier à ce point dans leurs bottes de professionnels, pour qui la guerre est le temps d'élection comme le long cours pour le marin, à quelle mortelle catastrophe un conflit interminable acculerait un pays déjà aux trois quarts épuisé dans son sang, dans son or, dans son âme, et que l'état de contrainte guerrière venait de remettre en trois mois sous la coupe des plus stupides criminels, des plus ignobles malfaiteurs ? Que pourraient-ils dire s'il leur arrivait de relire Joffre : “La défensive passive conduit infailliblement à la défaite” ? Mais je voyais apparaître aussi, à tout bout de champ, nos deux plus proches mobilisés de Je Suis Partout : notre nouveau secrétaire de rédaction le sous- lieutenant Henri Poulain, Normand malicieux, réfractaire de bonne souche, bienheureusement relégué à vingt-sept ans dans un dépôt de la banlieue parisienne par le mystère des affectations, sans avoir esquissé pour cela la moindre démarche ; notre ami le capitaine Henri Lebre ancien cuirassier à pied et héros magnifique de la Grande Guerre, pour cette présente censeur de trois feuilles de chou à la place de Senlis. Chaque jour, le benjamin et le vétéran ajoutaient un trait au tableau véridique de la nation en armes. Il fallait entendre Lebre, lorsque j'esquissais une faible réplique : - Tu me fais rigoler, mon pauvre vieux avec ton “Harmée Française”. Il n'y a plus d’armée, rien. Tout ça est vidé, couilles et cervelles, comme une noix sèche. Comme dit Lambreaux : le symbole, c'est le nom de Gamelin, diminutif de gamelle. Ah ! je ne te donne pas quinze jours quand ils t’auront récupéré ! Je ne voulais pourtant pas capituler tout à fait. J'étais sans illusions sur les bêtises, la gabegie que la caserne me réserverait avant peu, je ne connaissais que trop bien l'histoire de la dernière guerre, les généraux suffisants ou affolés, fossiles ou brouillons, aussi dépourvus d'idées que de caractère, de bronze pour les préjugés, la routine, les pétarades, de cire devant les politiciens ; les états-majors, apprenant laborieusement des Allemands à se battre, toujours devancés par eux, les ignominies du grignotage, de l'Artois, des Vosges, de la Champagne, de 1917, entreprises pour user l'ennemi et saignant à blanc le pays pour quarante années ; les robustes sexagénaires à trois ou cinq étoiles, oeil d’acier, moustache impérative, convictions catholiques, planqués à dix kilomètres des barbelés, expédiant de là par téléphone leurs divisions au massacre ; les beaux adolescents, les jeunes maris, les pères, les petits conscrits paysans gourds et candides, les grands vignerons gaulois aux longues bacchantes, aux poitrines profondes et moussues, les poètes, les Bretons résignés, les méridionaux joyeux, les Marocains nobles et graves, les Bambaras aux rires d'enfants, tous devenus des cadavres tordus, éventrés, arrachés, écartelés, émasculés, broyés en bouillie, desséchés et recroquevillés dans les ferrailles, putréfiés dans la fange, pour rien, dix fois, cent fois pour rien, parce que quelques vieux hommes qui tenaient dans leurs mains leur mort et leur vie manquaient d'imagination et ne savaient pas leur métier. Cependant, je voulais demeurer obstinément persuadé de nos capacités militaires. En dépit de tout, nous étions parvenus à la victoire. Je croyais, je l'ai dit, à la grandeur du métier des armes. Je voulais absolument qu'elle engendrât la sagesse et la science. Je ne voyais que trop qu’un Gamelin avec ses yeux de faïence vide, sa dégaine de chef de bureau était pitoyablement falot, que ses généraux, claquant des talons devant des Herriot, des Sarraut, des Paul-Boncour, des Chautemps, des Blum, avaient été, quand ils ne se poussaient pas bassement dans les loges, d'une jocrisserie politique qui en disait long sur la qualité de leur intelligence. Mais je m'obstinais à voir, hors des vedettes inconsistantes et tarées, la hiérarchie militaire peuplée de mystérieuses et vigoureuses compétences, qui faisaient l'ossature et le cerveau de l'armée. J'avais bien lu cette stupéfiante chronique du Temps où l'on nous apprenait que rien ne pouvait être entrepris sur notre front pendant la campagne de Pologne, parce qu'à la fin de septembre notre artillerie lourde était à peine en place. Ainsi, après douze mois d'alerte permanente, six mois de semi-mobilisation, des semaines passées le doigt sur la détente, l’artillerie lourde, l'arme capitale des fronts fortifiés, manquait encore sur la ligne Maginot. Il avait fallu trente jours de guerre pour la mettre en position. Quel aveu de routine, d'incurable pesanteur ! Mais depuis Munich, je l'ai dit, la propagande sur le majestueux réarmement de la France battait la grosse caisse, et les nationalistes n'avaient pu s'empêcher de lui prêter une oreille complaisante parce qu'elle flattait leur fierté. Le long repos que nous laissait l'ennemi affermissait encore nos espérances. Il était impossible que nous ne l'employassions point à nous surarmer, nous surblinder. Les premiers permissionnaires qui arrivaient de l'avant nous décrivaient un luxe de blockhaus, de champs de mines, de doubles, triples fossés antichars, avec pièces, casemates de flanquements, canons en tous sens : “C'est la ligne Maginot jusqu'à la mer du Nord, et en mieux, en plus moderne.” Bref, la guerre me paraissait presque aussi impossible à perdre qu'à gagner. Pour le repos de ma conscience, je voulais que l'on fît à nos chefs militaires un crédit de six mois.
Je tenais bon de mon mieux. La guerre avait brisé mon travail, détruit mes ressources, saccagé mes dernières espérances politiques. Elle allait m'imposer par surcroît l'enlisement dans un ennui sans bornes, entre des vieillards assoupis ou radotants. La seule délivrance était désormais la vie dans le grand air et la grosse gaîté des camps. Depuis des semaines déjà, les plus peureuses midinettes avaient relégué le masque à gaz. On ne le voyait plus ballotter qu'aux derrières de quelques vieux sur le bord de la tombe. Le canon, chaque jour, grondait. Le peuple trottait, n'accordant même pas une seconde d'arrêt, un atome de pensée, à ce phénomène fantastique, le canon sur Paris. Cette guerre domestiquait jusqu'à ce gong solennel et profond comme les plus grandes voix de la nature. Le canon foirait avec majesté dans le crachin hermétique, vers on ne savait quel ennemi inaccessible et railleur, canon ponctuel, gravement dérisoire, comme les coups d'un antique Lefaucheux dans le brouillard d’un matin de chasse. L'affaire de Finlande venait tout à coup animer le mauvais film de la guerre des démocraties. Dans l'instant, les Munichois se réveillaient furieusement bellicistes. Nous reconnaissions enfin, contre les Soviets, une guerre juste. C'était un honnête principe autour duquel, reconnaissons-le, nous déraisonnâmes copieusement. Rien n'est plus tristement et ingénument burlesque, à deux années de distance, quand on sait l'état où nous nous trouvions, que tous nos articles enflammés exigeant des avions pour Mannerheim, l'appareillage “des deux plus grandes flottes du monde”, le rassemblement d'un armée anti-moscovite. Enfin l'ennemi commettait la faute providentielle attendue depuis trois mois ! Hitler n'avait pu en dissuader la brute Staline. Nos stratèges tenaient leur introuvable front de terre. Hé quoi ! nos quatre-vingt divisions, ayant tout juste à tenir les lignes de France, cette bagatelle, cette corvée de factionnaires, ne s'étaient point encore ébranlées pour cueillir dans le grand Nord la victoire et, pulvérisant de Leningrad au Rhin les cinq cents divisions germano-russes, prendre à revers la Siegfried Stellung ? Il était dit que l'imbécillité suraiguë remplacerait le typhus dans cette guerre et que sa contagion n'épargnerait personne. C'était à notre tour de jouer les justiciers avec nos sabres de paille. Huit jours plus tard, la nouvelle campagne avait pris sa forme nécessaire ; épopée en Finlande, combats de langues chez nous. Si les fascistes-pacifistes brûlaient tout à coup d'ardeur guerrière, les démocrates bellicistes se trouvaient non moins soudainement réfrigérés. Le clan moscoutaire, qui n'avait jamais désarmé, se reformait tout entier devant le danger, au coude à coude. Les canons du Creusot contre les armées rouges ? Quelle légèreté ! Quel crime ! Non, cela ne serait point. Nous ne pouvions distraire un seul revolver de notre défense nationale. Cette campagne de Finlande, du reste, était encore un coup de Hitler. Le monstre voulait se faire oublier, nous distraire. La splendide armée rouge, tant célébrée, tant regrettée, recevait-elle la frottée d'une poignée de skieurs, l'épisode était négligeable. C'est qu'elle avait braqué toutes ses forces contre l'Hitlérie. Dans les tenailles moscovites, Hitler tremblait de plus en plus. Staline était vraiment en échec ? Soit, mais c'était une nouvelle raison d'espérer. Il n'oserait pas, avec cette armée chancelante, suivre Hitler dans la guerre. Que le ciel nous gardât surtout de rien casser ! Dans ce pas délicat, nos amabilités au Kremlin étaient plus que jamais obligatoires. Nos sourires rendraient leur flamme aux bataillons de Vorochilov. La diplomatie française unanime ne pensait point autrement. Tout était donc dit. Pour la première fois depuis des années, un petit peuple agressé résistait victorieusement. Mais les formidables empires alliés, défenseurs du droit et de la liberté, sur le grand pied de guerre, ne dépêcheraient même pas un caporal à son secours. On ne pouvait perdre plus parfaitement la face, avouer plus totalement son impuissance. Et ce serait bien pis encore dans quelques semaines, si la Finlande s'acharnait, si elle tenait pied. Quels gêneurs que ces bougres-là, avec leur Mannerheim et leur héroïsme ! Que de voeux impatients le quai d'Orsay devait faire pour leur écrabouillement instantané ! Digne fin d'un système absurde : l’U. R. S. S. se trouvait être présidente en exercice de la Société des Nations. Il fallut l'exclure dans un concert de sanglots. Sur un dernier “ Tu quoque ”, la confrérie genevoise ferma douloureusement ses portes. On ne devait plus en entendre parler. Mais il s'agissait bien de la Finlande, du blocus, et de cinq millions de mobilisés, et de la guerre qu'on ne savait toujours par où commencer, et de la victoire, et de la paix ! La France venait de trouver une inquiétude à sa taille. J'avais relu au printemps précédent, avec la plupart des camarades de mon bord, un bouquin sur La Guerre Juive, une compilation banale, comme il nous en arrivait une demi-douzaine par semaine, mais se distinguant par une pompeuse dédicace à Gaxotte et à Je Suis Partout. Je m'apprêtais à rendre la politesse par un bref compte rendu. Pujo qui m'avait vu le livre en mains m'en dissuada : “C'est le travail d'un agent allemand. J'en suis sûr.” Pour ne point alarmer l'Action Française, on laissa tomber La Guerre Juive. J'avais oublié jusqu'au nom de son auteur quand les journaux révélèrent qu'un certain Ferdonnet, journaliste antisémite, était l'un des speakers français de Radio-Stuttgart, l'un des gaillards à la voix grasseyante, aux plaisanteries assez épaisses, mais probablement bien choisies, puisque dix millions de Français s'en délectaient trois ou quatre fois par jour. Le lendemain, la guerre avait enfin son héros populaire chez nous. Il ne manquait plus à l'estimable Ferdonnet que le patronage de Maurice Pujo. Celui-ci, avec la joie du bon détective content de son flair, s'empressait d'apporter ses révélations : “J'ai bien connu Ferdonnet. Je l'ai reçu souvent dans mon bureau. C'était un garçon mal dégrossi. J'ai bien fini par voir qu'il travaillait pour l'Allemagne. Mais vraiment, je ne lui aurais pas cru l'étoffe d'un grand traître.” Quelques semaines plus tard, le sieur de Kerillis s'emparait triomphalement de cette prose opportune. La campagne des nazis de Je Suis Partout et d'Action Française reprenait à grand orchestre. Un marmiteux du plus obscur journalisme se voyait promu au rang de grand banquier de la propagande allemande. Il devenait le cerveau d'un gigantesque réseau d'espionnage et de conspiration. Le Maréchal Pétain lui-même avait donné dans ses filets. La maison Ferdonnet et la maison Je Suis Partout, étroitement concertées, avaient travaillé à l'hitlérisation du pays. La division des Allemagnes dans un camp, le roman de Ferdonnet à l'autre extrême : l'opinion de la France en guerre était bien nourrie. Certes, il y avait des “nazis” parmi nous, si c'était être nazi, que de haïr l'ennemi juif, abhorrer cette guerre incohérente qui ne pouvait plus que nous nuire, appeler désespérément la paix au fond de son coeur, bref, ne penser et ne sentir que selon l’intérêt suprême de la patrie. Mais notre francophilie ne pouvait qu'apparaître détestable et redoutable aux yeux des bandes internationales dont Kerillis était l'instrument. Le prétexte servait à une double diversion, au moment où il fallait trouver à droite le pendant aux quelques communistes que le ministère feignait de pourchasser et où l'affaire de Finlande échauffait les têtes. Kerillis y ajoutait sa propre mythomanie, les folles sécrétions de ce qui lui servait d'encéphale, la frénésie hystérique où le précipitaient nos seuls noms. Tout cela était donc assez logique, et en même temps d'une extravagante idiotie, puisque Maurras se voyait traité en agent de l'Allemagne ; d'une affreuse ignominie, puisque de loyaux soldats se trouvaient en pleine guerre accusés d'intelligence avec l'ennemi. Après des circonlocutions fielleuses, Kerillis clouait Maurras, Brasillach, Cousteau et moi-même au pilori de son Epoque. J'avais à répondre en mon nom et en celui de mes amis soldats et muets par ordre. Riposte facile. Kerillis brandissait en guise de dossier, et pour cause, trois placards de publicité à 1.350 francs d'un livre de Ferdonnet, parus dans Je Suis Partout en même temps que dans trois autres hebdomadaires dont il ne soufflait mot, plus une kyrielle de citations de nos proses, truquées et tronquées grossièrement à coups de ciseaux. Cousteau devenait ainsi coupable d'avoir exigé la rupture des relations franco-américaines pour un filet humoristique où il demandait, à propos de l'annexion par les Etats-Unis de deux îlots du Pacifique, s'il ne conviendrait pas de mobiliser la conscience universelle aussi bien contre M. Roosevelt que contre Mussolini. Kerillis tirait l'argument massue contre moi-même d'un reportage sur l'Alsace où je réclamais l'incarcération immédiate pour les agents de l'Elz que Daladier venait effectivement d'arrêter. Je ressentais amèrement, pour en avoir fait trop souvent l'expérience, l'inutilité de ces réfutations, ces recollages de textes qui n'ont jamais effacé un mensonge, converti un ennemi, ni clos une querelle. On ne polémiquait pas avec un misérable énergumène, aussi venimeux, dangereux et vendu, on le faisait occire convenablement. Pour un Kerillis, en saine politique, la chose aurait dû être depuis longtemps liquidée. Que ce dégénéré, ce vulgaire stipendié eût pu devenir une espèce de personnage historique, cela seul suffisait à juger une époque et un pays. Ma contre-offensive, du moins, me rendait le plaisir de la bataille. C'était autant de pris sur le spleen. Je m'y livrai avec volupté. Mais, tandis que je m'escrimais sur mes colonnes, un événement redouté nous menaçait. Gaxotte, après nous avoir suivis quelques semaines vaille que vaille en rechignant, mais en nous maintenant malgré tout sa signature, donnait des signes de plus en plus pitoyables de désarroi et de peur. Notre verdeur lui inspirait de vraies transes. Lui qui avait haussé si violemment les épaules devant les fameuses Allemagnes de Maurras, il contribuait à son tour au découpage. Quinze jours plus tôt, il nous avait affligés d'un article-alibi, une publicité pour les bons d’armements de Reynaud qui faisait une tache déshonorante dans notre journal. Les clameurs de Kerillis le jetaient en pleine panique. Il ne pouvait plus cacher sa terreur d'être mêlé à des réfractaires aussi compromis que nous. Il parlait tout net de suspendre sa collaboration. Pourtant, le tintamarre de Kerillis tournait d’une façon presque inespérée à sa courte honte. L'odieux hanneton avait d’abord manifesté une hâte extrême. Il sommait ministres et corps constitués d'entendre sur l'heure ses dénonciations et d'agir, d'appréhender, de perquisitionner, de juger. Le sort de la patrie en dépendait. Mais la Commission des Affaires étrangères de la Chambre, sous quelques influences raisonnables l'avait invité à s'expliquer devant elle. La chose, aussitôt était devenue moins urgente. Les individus démasqués par M. de Kerillis, redoutables malfaiteurs, traîtres à leur pays en pleine guerre, pouvaient toutefois courir quelque temps encore. M. de Kerillis déclinait l'invitation officielle. Il ne s'expliquerait qu'en séance publique. Mais le Parlement siégeait maintenant. Des demandes d’interpellation étaient déposées. Kerillis n'avait pu se dérober davantage. Les couloirs étaient fort agités par une philippique où le gentilhomme, quelques jours avant la séance, jetait la suspicion sur une cinquantaine de ses collègues. Kerillis commettait ainsi la gaffe majeure, en violant sur un point grave la confraternité des élus. Les moins vils d'entre eux ressentaient sans doute aussi l'indécence d'un tel débat, le Parlement convoqué pour un tel déballage de sornettes, tandis que le pays se battait. En dépit de la réconfortante présence de Maurice de Rothschild, qui, penché sur le bord de sa loge, buvait passionnément ses paroles, le microcéphale de Neuilly avait été piteux, blafard, convulsif, ânonnant d'une voix pointue, désarçonné par un hémicycle ironique, lâchant du terrain, escamotant ses fameux documents, s'excusant presque avant de détaler sous les traits de deux ou trois de nos amis fidèles, Tixier-Vignancour, Philippe Henriot. Un vieux sectaire bien arrimé aux loges eût été repêché tant bien que mal. Mais il n’y avait point de bouées ni de perches pour un Kerillis, “droitier” honteux, clérical commode pour de basses besognes, et qu'on lâche dès qu'il a trébuché. La presse, jusques et y compris des journaux comme Candide, avait pu laisser sans piper un mot ce méchant maniaque qualifier un écrivain comme Maurras de serviteur de l’ennemi se couvrant “sous un vernis verbal anti-hitlérien”. Mais devant la dégringolade du sire, plusieurs journaux retrouvaient leur courage et lui plantaient des banderilles. Le Temps même lui avait dédié un apologue de tour franciscain, un peu enveloppé mais malicieux. Notre numéro de Je Suis Partout devait être achevé pour la censure le lendemain. Classes par classes, depuis quelques jours, les “fascicules bleus” prenaient le chemin des casernes. Mon tour ne pouvait plus tarder. Tant pis ! on commençait à s’amuser. Mais il fallait retrousser ses manches encore une fois. Ce fut une délicieuse nuit de travail dans l'imprimerie de l'Action Française, quelques-unes de ces heures qui sont pour ceux de notre métier la plénitude de la vie. Alain Laubreaux, en face de moi, à la même table bancale et fraternelle, amoncelait lui aussi les feuillets. A l'aube, Maurras, descendant son escalier tordu, vint nous verser une bouteille d'un vin mordoré de Tavel : “C'est une grande faveur. Il est réservé aux soldats. Mais vous vous êtes bien battus.” Nous décidâmes d'attendre de pied ferme en achevant nos copies, les ouvriers qui allaient composer avec nous notre journal. Vers le milieu de l’après-midi, pendant que je finissais de corriger mes épreuves, un coup de téléphone de ma femme m'annonçait que mon ordre de rappel venait d'arriver : Romans, 144e dépôt d'infanterie. J’étais à la tâche sans désemparer depuis vingt-six heures. Je terminais à temps, ravi de la nouvelle. Mais je n'étais pas encore au bout de mes peines. A l'Action Française, que je confectionnais depuis quatre mois presque seul, Maurice Pujo, malgré tous mes avertissements, avait naturellement oublié de me prévoir un remplaçant. Je me trouvais rigoureusement seul dans la vaste et mélancolique rédaction du Boccador. Il ne me restait plus qu'à me résigner. Je n'avais pas encore le droit de me coucher ce soir-là. Il fallait passer mes deux dernières nuits de civil à remuer le plomb et les dépêches ; et quand tout était achevé, mes godillots de montagne lacés, mon paquetage ficelé dans une hâte éperdue, me rasseoir chez moi à ma table pour écrire la nécrologie du malheureux Lucien Dubech, qui venait de mourir, martyr de son métier, solitaire, sans un sou, après vingt ans de talent, d'esprit et de labeur opiniâtre. Enfin, je posai ma plume pour arrimer ma musette. J'embrassai en hâte ma femme, énergique et fidèle compagne de toutes mes pensées, que je laissais à Paris, entièrement seule devant bien des vicissitudes. Quelques heures plus tôt, Gaxotte venait de consommer sa trahison. Il nous retirait sa collaboration, désavouant ses compagnons de lutte au plus fort de l'épreuve et décapitant notre journal.
[1] y avait en Europe, du fait des peuples, du sol, du climat et de l'histoire, des États vassaux et des Etats suzerains. On n'y changerait jamais rien. J'espérais bien que ce serait encore plus net après cette guerre. On avait mis depuis des années une effroyable hypocrisie autour de cette hiérarchie naturelle. Le résultat s'étalait devant nos yeux. Nous avions de bien médiocres vassaux. Mais nous avions été, Anglais et Français, des suzerains pires encore. Nous avions doté nos serfs, Tchéquie, Serbie, Pologne, au rebours de toute raison et de toute justice. Ces sous-peuples, qui n'avaient existé depuis vingt ans que grâce à nos conceptions juridiques, n'étaient même pas en état de défendre huit jours par eux-mêmes les frontières que nous leur avions dispensées. Nous, du moins, nous étions encore capables d'interdire aux Allemands l'accès de nos terres. C'était un article de foi à peu près absolu, même pour les “défaitistes” de mon espèce. On comptait sur les doigts d'une main les incrédules. Mon ami le colonel Alerme, lorsque je l'interrogeais à ce propos, me répondait que les Allemands n'avaient pas fini d'étonner le monde, ou bien rappelait des principes éternels : il n'existe pas de front inviolable, tout dépend des sacrifices dont l'adversaire est capable et qu'il consent. Je ne pouvais m'interdire de le juger outré. Nous avions aussi à l'Action Française notre sombre visionnaire, le colonel Larpent, implacable historien de Gambetta et de Dreyfus, avec cet autre |
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